Ma vie de Courgette, sans famille mais plein de vie

Après le solaire Folles de Joie de Paolo Virzi, samedi, les rires et les larmes se sont à nouveau mêlés subtilement à la Quinzaine des Réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a décidément l'art de bouleverser son public.

Alain Lorfèvre
Ma vie de Courgette, sans famille mais plein de vie
©DR

Après le solaire Folles de Joie de Paolo Virzi, samedi, les rires et les larmes se sont à nouveau mêlés subtilement à la Quinzaine des Réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a décidément l'art de bouleverser son public. Ma vie de Courgette de Claude Barras est un des trois films d'animation présent dans les différentes sections cannoises cette année (avec La Jeune Fille sans Main de Sébastien Laudenbach, à l'ACID, et La Tortue Rouge de Michaël Dudok De Witt à Un Certain Regard).

Si le genre demeure rare sur les écrans cannois, il est encore plus rare d'y voir un film d'animation spécifiquement pour enfants, hormis des méga-productions hollywoodiennes qui utilisent les marches cannoises comme rampe de lancement. Le film était très attendu, précédé d'un buzz positif. Il est notamment parrainé par Marc Bonny et sa société de distribution et de production lyonnaise Gebeka, référence européenne en matière de cinéma d'animation et jeune public. Adapté d'un roman de Gilles Paris (Autobiographie d'une courgette, Plon, 2002), le scénario a été coécrit par Claude Barras avec Céline Sciamma. Avoir la réalisatrice de Tomboy et Bande de Filles, d'excellente mémoire de festivalier, à l'écriture d'un film pour enfants, voilà qui suscitait la curiosité.

Et le résultat est à la hauteur des attentes, une vraie pépite, un joyau qui ne prend ni les enfants ni les adultes pour des imbéciles et qui, tout en conservant un ton léger, un art du rire et du récit, ose arpenter les couloirs d'un orphelinat. Avant d'y entrer, nous faisons la connaissance d'Icare, un petit garçon de huit ans qui "préfère qu'on l'appelle Courgette". Il dessine un beau cerf-volant, solitaire dans sa chambre. Sa mère, divorcée et aigrie, noie son chagrin devant la télévision. Courgette ramasse les canettes qui traînent dans l'appartement, en fait une pyramide. Quand elle s'écroule, sa mère pique une colère. Le gamin se réfugie dans sa chambre-grenier, ferme brutalement la trappe, par peur. Bam... Maman n'est plus là. Un gentil policier conduit Courgette dans un orphelinat. Une nouvelle vie commence, où Courgette va devoir réapprendre l'amitié, l'affection, la confiance et apprendre à vivre avec son geste et ses conséquences.

Tous les petits pensionnaires de l'orphelinat ont des parcours de vie tristes, voire violents. Mais la noirceur et la douleur sont subtilement suggérées, demeurant dans le hors champ ou les ellipses, intelligentes. Le pire ou le tragique est laissé à l'interprétation du spectateur, selon son âge et son degré d'éveil aux côtés obscurs de la nature humaine. Ma Vie de Courgette n'est jamais sordide ou plombant, même si on pourra verser des larmes. mais de tristesse, celles-ci se font de joie et d'émotion au fil du récit. On y détourne bien des conventions - comme la figure de la terreur des bacs à sables, ici Simon, lui-même pas gâté par la vie. Et, revers positif des drames vécus par les enfants, toutes les figures d'adultes du film sont des personnages positifs, dignes et compétents - à l'exception d'un personnage secondaire.

La direction artistique est délicate, tout en étant audacieuse. On évite l'esthétique commune à la majorité des films grands publics pour un aspect plus artisanal, qui peut évoquer les bricolages d'enfants dans les décors. Les figurines ont des grosses têtes aux grands yeux, comme si des dessins enfantins s'étaient matérialisés. Elles sont remarquablement expressives. L'animation est fine, fluide (on relève au générique le nom de Kim Keukeleire, animatrice belge de réputation internationale ayant oeuvré chez Aardman, Wes Anderson ou Henry Selick).

Ce court long métrage (à peine un peu plus d'une heure) est une réussite en tout point, qui pousse son intégrité artistique jusqu'à avoir assumé de faire interpréter les voix des gamins par de vrais enfants (et non adultes prenant des voix d'enfant). Jusqu'au bout, Ma vie de Courgette ne triche pas. Enfin si, un tout petit peu, mais pour la bonne cause, car il faut un happy end, une note d'espoir pour tous les enfants (de 8 à 88 ans) qui verront le film et qui, comme Icare, Simon et Camille veulent croire à des lendemains meilleurs et que même si on a perdu le plus important, on peut toujours se recréer une famille.

Partant, Ma vie de Courgette s'inscrit dans la continuité de plusieurs films vus dans les différentes sections cannoises cette année, où familles brisées et/ou recomposées se succèdent, en provenance des quatre coins de la planète cinématographique.

Réalisation : Claude Barras. Scénario : Claude Barras et Céline Sciamma. 1h06