"Le Genou d'Ahed": le cri d’amour-haine à Israël de Nadav Lapid

En Compétition à Cannes mercredi après-midi, le cinéaste israélien a étalé sa relation torturée à son pays, dans l’explosif et éprouvant Genou d’Ahed.

"Le Genou d'Ahed": le cri d’amour-haine à Israël de Nadav Lapid
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Hubert Heyrendt, à Cannes

Ce mercredi après-midi, quelques heures avant la montée des marches de Sophie Marceau pour Tout s'est bien passé de François Ozon, la Compétition cannoise accueillait également Le Genou d'Ahed de Nadav Lapid, un film explosif, éruptif, qui laisse le spectateur dans un état d'hébétude à l'issue de la projection.

Ours d'or à la Berlinale en 2019 avec le génialement godardien Synonymes, le cinéaste israélien a fait son entrée dans la cour des grands à Cannes avec un quatrième film à nouveau aux forts accents autobiographiques, où il continue d'analyser la relation problématique qu'il entretient avec son pays.

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Recul de la démocratie en Israël

Alors qu'il bosse sur le casting de son prochain film Le Genou d'Ahed (Tamimi) — jeune Palestinienne de 16 ans condamnée à huit ans de prison pour avoir giflé un soldat israélien et dont le député israélien Bezalel Smotrich estimait qu'il « aurait fallu lui tirer dessus, ne fut-ce que dans le genou » pour qu'elle soit « définitivement assignée à résidence » —, Y. (Avshalom Pollak), un réalisateur de Tel-Aviv, est invité à présenter son film précédent (montré à Berlin…) à Sapir, petit village situé dans le désert d'Arava, dans le sud d'Israël. Là, il est accueilli par la charmante Yahalom (Nur Fibak), directrice adjointe des Bibliothèques au sein du ministère de la Culture originaire de la région. Laquelle lui demande de remplir un questionnaire, où Y. doit cocher, dans une liste préétablie, les sujets dont il va parler. Et pas question de déborder des cases acceptables…

D'après le réalisateur, l'anecdote lui est réellement arrivée, alors qu'on l'avait invité à présenter son filmThe Kindergarten Teacherà Sapir. De celle-ci, Nadav Lapid tire un film radicalement inconfortable pour le spectateur, tant sur le fond que sur la forme.

Comme dans Synonymes, le réalisateur israélien de 46 ans, traumatisé par ce qu'il a vécu lors de son service militaire au Sud-Liban (évoqué ici à travers une histoire de bizutage atroce), propose une critique frontale d'Israël, dans une logorrhée verbale harassante, débitée par son impressionnant acteur. Où il accuse l'Etat juif, « nationaliste et raciste », d'abrutir ses citoyens, en les maintenant dans l'ignorance, l'aveuglement… Et où« chaque génération engendre une génération pire encore »

Dans cette explosion de haine face au recul de la démocratie en Israël, Lapid ne se donne ceci dit pas le beau rôle. Son alter ego à l’écran est en effet aussi torturé que lui. Et se montre profondément abject avec les autres, notamment avec cette jolie employée du ministère de la Culture fascinée par son statut de réalisateur… Une jeune femme sur qui Y. passe toute sa frustration politique, mais aussi personnelle, alors que sa mère vient de mourir. Comme si ce deuil était indissociable de celui de son pays…

Mise en scène destructurée

Dans sa critique d'un pays malade, Le Genou d'Ahed n'est pas sans rappeler le magistralFoxtrot de Samuel Maoz, grand prix du jury à la Mostra en 2018 et qui avait eu des problèmes de censure avec le ministère de la Culture israélien. Sauf que Lapid propose un film nettement moins posé ou poétique. Faisant appel à des prises de vue via iPhone, à des mouvements de caméra erratiques, sa mise en scène se fait totalement anarchique.

Le cinéaste se met en effet au diapason de la colère de son personnage, pour proposer un film rageur, qui cherche le rythme dans les gestes, les cris, les pleurs… Comme une pulsation douloureuse. Au sommet de la vague, Lapid redescend alors, avec des plans plus apaisés, liés à la mère, à qui le Y. envoie des images du désert, du ciel, de cette « Terre d'Israël » qu'elle a quittée. À l'image de la relation d'amour-haine qu'entretiennent son personnage et le cinéaste vis-à-vis de leur pays…

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