"Drive My Car": Le théâtre pour rompre l'incommunicabilité

Ce dimanche, malgré les trois heures de Drive My Car, le Japonais Ryūsuke Hamaguchi a convaincu la Croisette avec une magnifique adaptation homonyme de la nouvelle de Murakami.

"Drive My Car": Le théâtre pour rompre l'incommunicabilité
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Hubert Heyrendt, à Cannes

Ce dimanche après-midi, la Compétition du 74e Festival du film de Cannes à vibré face à Drive My Car de Ryūsuke Hamaguchi, qui était déjà présent en Sélection officielle (mais pas en Compétition) il y a trois ans avec Asako I & II.

Après avoir décroché le grand prix de la Berlinale virtuelle en février dernier pour son très rohmérien Wheel of Fortune and Fantasy, jeune cinéaste nippon de 42 ans était déjà de retour à Cannes, en chair et en os cette fois, avec une adaptation de la nouvelle homonyme d’Haruki Murakami, publiée en 2014 dans le recueil Des hommes sans femmes (publié en français chez Belfond en 2017).

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Une parenthèse à Hiroshima

Acteur et metteur en scène de théâtre, Yūsuke Kafuku (Hidetoshi Nishijima) joue En attendant Godot sur scène à Tokyo, alors que son épouse (Reika Kirishima) écrit des scénarios de séries pour la télé. Un jour, il rentre chez lui à l’improviste et la trouve en pleine action dans le salon avec Kōji (Masaki Okada), un de ses jeunes acteurs. Très amoureux, Yūsuke s'éclipse discrètement sans rien dire. Mais un soir, alors qu’elle voulait lui parler de quelque chose d’important, quand il rentre, il la trouve morte subitement d'une hémorragie méningée…

Deux ans plus tard, le Festival d’Hiroshima offre à Yūsuke une résidence de deux mois pour la création d’Oncle Vania de Tchekhov. Le festival met à sa disposition Misaki Watari (Tōko Miura), une jeune chauffeuse taciturne chargée de conduire sa vieille Saab 9000 rouge… Au théâtre, débutent les lectures de la pièce avec des comédiens japonais, mais aussi une Chinoise, un Philippin et même une jeune muette jouant en langue des signes coréenne. Parmi ceux-ci, le metteur en scène a donné le rôle de Vanya à l’ancien amant de sa femme, vedette de la télé tombée en disgrâce…

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Vaincre l'incompréhension

D’une nouvelle de quelques dizaines de pages, Ryūsuke Hamaguchi tire un film de trois heures — c’est peu par rapport aux cinq heures de Senses, portrait croisé de quatre femmes en 2015. C’est que le cinéaste prend le temps d’installer ses personnages, qui se dévoilent très progressivement, voire pas du tout pour certains. Mais aussi pour filmer le travail du théâtre, cette découverte progressive du texte, dont il s’agit de s’imprégner complètement, jusqu’à en avoir une compréhension intime.

Car c'est bien là le thème de Drive My Car, l'incompréhension, l'incommunicabilité. Comme le souligne la volonté du metteur en scène de monter Tchekhov dans différentes langues, avec des surtitres quadrilingues. Comme si se reflétait dans son théâtre son incapacité à avoir pu parler à sa femme, à avoir jamais réellement comprendre qui elle était vraiment, malgré leur amour sincère et réciproque.

Très sensuelle, voire érotique par moment, la mise en scène d’Hamaguchi alterne entre longs dialogues (souvent dans l’habitacle de la vieille Saab rouge) magnifiquement écrits, scènes de répétitions théâtrales inspirantes et silences, le temps d'échappées plus contemplatives sur la ville ou les paysages. Le tout pour mettre en scène la rencontre entre des personnages discrets jusqu’au mystère, qui tentent de surmonter, comme ils le peuvent, des drames personnels. En cela, le cinéaste rend parfaitement justice à Murakami qui, dans Des hommes sans femmes, abordant le deuil au masculin.

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