"La Fièvre de Petrov": déambulation alcoolisée dans une Russie hallucinée

Ce lundi après-midi, Kirill Serebrennikov présentait, à distance, son nouveau film La Grippe des Petrov. Une plongée de deux heures trente dans une Russie malade... Déroutant mais décevant de la part de l'auteur du magnifique Leto.

"La Fièvre de Petrov": déambulation alcoolisée dans une Russie hallucinée
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Hubert Heyrendt, à Cannes

Présent avec Le Disciple à Un Certain Regard en 2016, Kirill Serebrennikov a vraiment percé à Cannes deux ans plus tard en Compétition avec le fabuleux Leto, promenade inspirée dans l’univers du rock underground de Leningrad au début des années 80.

Depuis, le réalisateur et metteur en scène de théâtre a connu de sérieux problèmes avec la justice russe, accusé de détournement de fonds publics (1 million d’euros) avec sa compagnie 7e Studio. Il sera assigné à résidence pendant deux ans et finalement condamné, en juin 2020, à trois ans de prison avec sursis, évitant les six mois de prison fermes requis initialement…

Ce lundi après-midi, Serebrennikov n’était pourtant pas présent (mais bien ses acteurs) pour la première, en Compétition du 74e Festival de Cannes, de son nouveau film La Fièvre de Petrov. Une adaptation du roman homonyme d'Alexeï Salnikov, publié en 2016 dans le magazine Volga, avant d’obtenir le prix Le Nez (en hommage à Gogol) en 2019 et d’être traduit en français l’année suivante aux éditions des Syrtes.

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Farce enivrée

Dessinateur de BD, Petrov (Semyon Serzin) est malade comme un chien. Une épidémie de grippe sévit à Saint-Pétersbourg. Alors qu’il est pris d’une forte fièvre, il est entraîné par son ami Igor (Yuri Kolokolnikov) dans une virée forcément alcoolisée — on est en Russie — à bord d’un corbillard! À mesure que la vodka coule, la frontière entre réalité et fiction se brouille; Petrov voit tout se mélanger dans sa tête: présent, souvenirs d’enfance, flashs psychotiques, création littéraire…

La Fièvre de Petrov est un film qui ne laisse guère de répit au spectateur, lui imposant, par la puissance de la mise en scène, une vision hallucinée de la Russie. Le film s’ouvre ainsi sur un fantasme filmé en plan-séquence: la fusillade des principaux dirigeants du pays — ce qui ne va pas arranger les bidons de Serebrennikov avec le régime de Poutine… Avant de multiplier les registres et les niveaux de réalité, jusqu’à perdre complètement le spectateur, entre la vision d’un pays malade et la nostalgie de la Russie soviétique, à travers les séquences liées à l’enfance. Comme le personnage, on ne sait jamais vraiment à quoi se rattacher dans ce film fiévreux, tourbillonnant, même s'il finit par cheminer vers une forme de résolution et d’apaisement dans une très belle dernière séquence en noir et blanc…

L’expérience est très déstabilisante, mais laisse vraiment un sentiment d’inachevé, d'incompréhension, face à une oeuvre bancale, pourtant traversée de moments fulgurants et portée par une mise en scène virtuose, passant de la couleur au 16 mm ou au noir et blanc, multipliant les mouvements de caméra savants… Bref, La Fièvre de Petrov est un grand film malade, à défaut d'être un grand film...

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