"Un héros": Coupable d’honnêteté

Mardi après-midi en Compétition du 74e Festival de Cannes, Asghar Farhadi a de nouveau impressionné avec un drame iranien profond, qui creuse à nouveau un dilemme moral.

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© Cinéart
Hubert Heyrendt, à Cannes

Asghar Farhadi n’a jamais gagné la Palme d’or. L’Iranien pratique un cinéma à mille lieues de celui de Spike Lee, mais son nouveau film Un héros mériterait de figurer bien placé au palmarès. S’inscrivant dans la lignée directe de ses films iraniens précédents, que ce soit Une séparation (qui avait révélé le cinéaste grâce à l’Ours d’or à Berlin en 2011) ou Le Client en 2016, ce drame psychologique impose son rythme pour décrire à nouveau le dilemme moral dans lequel se retrouvent empêtrés ses personnages.

Jamais aussi à l’aise que sur ses terres — il avait tourné Le Passé (2013) en France et son film précédent Everybody Knows (2018) à Buenos Aires —, Farhadi inscrit à nouveau son récit dans cette société iranienne qu’il connaît si intimement. Dans une petite ville proche des vestiges de Naqsh-e Rostam, au nord de Persepolis, Rahim (Amir Jadidi), en prison pour dettes, obtient une permission de deux jours. Sa priorité: convaincre son créancier Braham (Mohsen Tanabandeh) d'accepter de le laisser sortir de prison. Pour ce faire, il promet de lui apporter une partie de l’argent en cash, tandis que son beau-frère Hossein (Alireza Jahandideh) est prêt à déposer des chèques en guise de caution pour le reste de la somme.

Cet argent tombé du ciel provient d’un sac, contenant 17 pièces d’or, trouvé à un arrêt de bus par Farkhondeh (Rana Azadivar), la fiancée de Rahim. Mais au dernier moment, celui-ci renonce à son projet. Il choisit au contraire de coller des annonces dans le quartier pour retrouver la propriétaire du sac et lui rendre le magot. Aux yeux du directeur de la prison et bientôt des médias, Rahim devient un vrai héros, un modèle à suivre pour tous les Iraniens. Cet acte désintéressé devrait d'ailleurs lui faciliter une sortie de détention…

Apparente simplicité

Comme toujours chez Asghar Farhadi, tout semble simple au premier abord. Mettant à nouveau en scène un personnage se battant pour son honneur, Un héros se présente a priori comme un récit moral exemplaire. Sauf que l’on est chez un cinéaste qui cache, derrière la simplicité apparente, une vraie profondeur. Car l’on comprend rapidement que l’honnêteté du personnage risque de le perdre, plutôt que de le sauver, à mesure qu’il devient l’instrument de divers acteurs de la société iranienne: prison, médias, réseaux sociaux, association caritative, administration…

Sans avoir l’air d’y toucher, sans jouer de faciles rebondissements, le scénario parvient pourtant toujours à trouver de nouvelles directions pour nous surprendre, pour creuser plus encore le dilemme dans lequel se retrouvent coincés les personnages, prisonniers des codes d’une société où honneur et hypocrisie ont parfois tendance à se confondre. Un sentiment renforcé par le fait que Farhadi ne filme pas, cette fois, les rues de Téhéran, mais une petite ville provinciale, où l’on est plus attaché encore au qu’en-dira-t-on que dans une métropole anonyme.

Un héros ordinaire

Pris dans une suite d’événements inarrêtable — un petit mensonge anodin se révélant avoir des conséquences disproportionnées —, Brahim est un personnage tragique, avec lequel on entre directement en empathie. Un héros ordinaire à la Capra: l’homme simple, dont l’honnêteté sera broyée par le système.

Asghar Farhadi se montre par ailleurs toujours aussi élégant dans la peinture d’un milieu social et dans les scènes de famille, notamment ces repas où, comme partout ailleurs, téléphones portables et tablettes ont envahi tout l’espace… Les réseaux sociaux sont d'ailleurs l’un des moteurs d'un des meilleurs films de cette Compétition cannoise.

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