"Red Rocket": l'exploitation de la misère par Sean Baker

Ce mercredi après-midi à Cannes, le jeune réalisateur américain a dérangé en Compétition, avec une comédie dramatique située dans le fin fond du Texas sans aucune empathie pour ses personnages.

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© AFP
Hubert Heyrendt, à Cannes

Révélé par Tangerine en 2015 — l’un des premiers films entièrement avec un iPhone, qui racontait la vie d’une jeune prostituée transsexuelle dans les bas-fonds de Los Angeles —, Sean Baker proposait, deux ans plus tard dans The Florida Project, une plongée pop et poétique dans l’Amérique des plus pauvres, à travers les yeux d’une petite fille vivant avec sa mère dans un motel coloré de la banlieue du parc Disney World en Floride. Ce mercredi après-midi en Compétition du 74e Festival de Cannes, le jeune cinéaste américain était de retour avec Red Rocket, un film franchement dérangeant.

Retour à Texas City

Mêlant un peu les univers de ses deux films précédents, Sean Baker s’intéresse ici à une star du porno sur le retour. Après 20 ans passés fans l’industrie du X à Los Angeles, Mikey Saber (Simon Rex), qui revient la queue entre les jambes à Texas City, petite ville pétrolière au sud de Houston. De retour avec seulement 22$ en poche, il parvient à convaincre sa femme Lexi (Brie Elrod) et sa belle-mère de le laisser crécher pendant quelques jours dans leur petite bicoque pourrie. C’est promis: il va dénicher du boulot pour participer au loyer. Avec sa première paye, il emmène d'ailleurs la mère et la fille manger quelque donuts dans une boutique à côté. Là, il tombe immédiatement sous le charme de Railey (Suzanna Son), la jeune et jolie rouquine derrière le comptoir… Et si c’était elle son ticket pour rentrer à L.A.?

On retrouve dans Red Rocket tous les éléments du cinéma de Sean Baker, à commencer par la description d’une Amérique pauvre, ruinée, survivant sans autre perspective qu’une autre journée d’ennui, d’alcool et de drogue. On sent également un gros travail de documentation pour décrire, avec minutie, l'envers peu reluisant de l'industrie du porno — dans des dialogues parfois très explicites —, mais aussi cette vie misérable loin des lumières des grandes villes. Et à nouveau, le jeune cinéaste fait appel à des acteurs non professionnels pour camper ces personnages paumés à la recherche d’un peu d’espoir. Son "héros" est ainsi incarné par Simon Rex, une vedette du cinéma porno gay (déjà vu dans Scary Movie 5), au jeu d’acteur disons approximatif, façon Mikey Mike. La jeune fille qui lui fait de l’œil est, elle, campée par une jeune chanteuse sans carrière qui accroche effectivement la caméra.

Mépris des personnages

Le problème, c’est que, malgré cette volonté réelle de proposer une peinture crue de cette Amérique déclassée, le regard que pose sur elle Sean Baker pose vraiment question. Cette question était déjà présente dans Florida Project, mais le film était vu à hauteur des yeux d'une petite fille. Ce qui justifiait le côté très pop du film.

Red Rocket opte pour une tonalité de comédie pas drôle, qui se rit tout le temps de ses personnages, pour lequel le cinéaste ne semble avoir que mépris. Entre le gros macho obsédé à l’idée de dévergonder une petite écervelée naïve, une épouse totalement démolie par les excès de sa vie ou une belle-mère tout aussi cabossée. Sans oublier une dealeuse black tout droit sortie d’un clip de rap. Autant d'électeurs potentiels de Trump, suggère le réalisateur, qui place le récit à la veille des élections présidentielles de 2016.

Le week-end dernier, Sean Penn avait été accusé par certains de pratiquer le « poverty porn » dans Flag Day, la star millionnaire y décrivant la vie de personnages dans la dèche. Mais il le faisait avec une vraie empathie. Quelques soient ses intentions, sans doute sincères, Sean Baker laisse avec Red Rocket un sentiment bien plus amer, donnant réellement l’impression d’exploiter la misère de ses personnages au service de son cinéma. Jusque dans une fin ouverte qui joue sur un suspense assez dégueulasse...

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