"France": Bruno Dumont dans une satire du cynisme contemporain

Jeudi soir, Léa Seydoux était à l’affiche de son troisième film en Compétition: France de Bruno Dumont. Une chronique totalement désabusée de la société française.

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Hubert Heyrendt, à Cannes

Double Grand prix du jury à Cannes (pour L’Humanité en 1999 et Flandres en 2006), Bruno Dumont présentait, ce jeudi soir en Compétition du 74e Festival de Cannes France, une adaptation contemporaine de Par ce demi-clair mantin, réunion de textes de Charles Péguy publiée à titre posthume en 1952 par Gallimard. De ces réflexions patriotiques sur la Guerre de 1870, le cinéaste français tire une fiction qui a l’ambition de dresser un état de la société française contemporaine, à travers le portrait d'une femme en détresse.

Satire du monde médiatique

Après ses échappées musicales délirantes autour de la figure de Jeanne D’Arc (Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc en 2017 et Jeanne en 2019, films déjà inspirés de Péguy), Dumont revient à la France d’aujourd’hui, en mettant en scène France de Meurs (Léa Seydoux), journaliste star d’une chaîne d’infos en continu. Mariée à un grand écrivain (Benjamin Biolay) et mère d’un jeune garçon, la jeune femme, toujours tirée à quatre épingles, habite un immense appartement de la place des Vosges, se rend dans des soirées de charité du CAC 40 dans des robes prêtées par Dior, se permet de draguer Macron lors d'une conférence de presse à l'Elysée, tout en lui posant une question vache. Mais son trip, pour se sentir vivre, c’est de se rendre dans des zones de guerre, au Sahel ou en Syrie, où elle met en boîte (pour ne pas dire en scène) des reportages mettant en valeur son courage et son empathie qu’elle diffuse dans son émission Un regard sur le monde. Lou (Blanche Gardin), son assistante, jubile: chacune de ses interventions fait le buzz sous les réseaux sociaux! Partout, on demande des selfies à la journaliste, qui s’y prête de bonne grâce. Pourtant, si France a tout pour être heureuse, elle sent un immense vide en elle et commence à remettre en question le milieu dans lequel elle révolue.

Depuis sa série P’tit Quinquin (2014) pour Arte et l’inclassable Ma Loute (2016), Bruno Dumont a intégré dans son cinéma, très exigeant, une dimension humoristique. Elle est à nouveau présente dans France, mais cette fois sous la forme d’une satire féroce de l’univers médiatique français. Connivence avec les politiques, le monde de la finance et des arts, entre-soi parisien, corporatisme, cynisme, mépris du public, égocentrisme… Le portrait du journalisme et de la célébrité dressé dans France est vraiment très cruel. Mais ce qui frappe surtout l’héroïne, et qui crée son profond malaise, c’est son manque d’empathie, son incapacité à se mettre à la place des gens dont elle raconte tous les soirs le malheur. Où l’on découvre une Léa Seydoux (omniprésente cette année à Cannes, malgré son absence pour cause de Covid) très différente, plus dure, que dans les deux autres grands rôles, très romantiques, dans laquelle on a pu la voir à Cannes, dans L'Histoire de ma femme d’Ildikó Enyedi, mercredi en Compétition, et surtout dans le magnifique Tromperie d’Arnaud Desplechin, lundi hors Compétition.

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Un film volontairement antipathique

Mis en scène de façon plus posée, optant pour une narration linéaire, France pourrait sembler un film plus classique pour Dumont, mais il n'en reste pas moins difficile à saisir. Soit une satire qui prend son sujet très au sérieux pour dresser un bilan accablant de l’état de la société française à la veille d’une élection française. Mais comme toujours, Bruno Dumont le fait sans bons sentiments, à travers un personnage foncièrement antipathique, bouffé par le cynisme et qui confond sa propre douleur et celle du monde. Une femme qui se complait dans la dépression pour au moins ressentir quelque chose… Avec une question en filigrane: peut-on réellement changer? Les circonstances tragiques de la vie peuvent-elles nous amener à revoir tellement notre regard sur le monde? La réponse qu’apporte le cinéaste est tout aussi cruelle que son film…

Et pourtant, par la grâce de la musique très lyrique de Christophe (l’une de ses dernières partitions), le portrait de cette femme qu'on ne parvient pas à détester totalement, résonne en nous…

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