"Memoria": Apichatpong Weerasethakul à l’écoute de la nature et des hommes

Première entrée en Compétition du 74e Festival de Cannes ce jeudi après-midi, le nouveau film du cinéaste thaïlandais propose un nouveau trip philosophico-mystique. Emmenant cette fois Tilda Swinton en Colombie...

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Hubert Heyrendt, à Cannes

On se souvient de la polémique qui avait entouré la remise de la Palme d’or par Tim Burton à Oncle Boonmee en 2010. Depuis, il a donc fallu apprendre à prononcer le nom d’Apichatpong Weerasethakul, qui avait déjà décroché le Prix du Jury Un Certain Regard pour l'envoûtant Tropical Malady en 2004... Six ans après Cemetery of Splendor, dévoilé à Un Certain Regard en 2015, Weerasethakul retrouvait, ce jeudi après-midi, le Grand Théâtre Lumière et la Compétition cannoise avec Memoria, son premier film tourné en dehors de Thaïlande.

Coproduction américano-colombienne, le huitième long métrage du Thaïlandais met en scène Tilda Swinton (également productrice exécutive du film) dans le rôle d’une cultivatrice d’orchidées. Habitant à Medellin, cette expatriée se rend à Bogotá au chevet de sa sœur malade. Chez son beau-frère, elle est réveillée en pleine nuit par un bruit sourd, dont elle ne parvient pas à identifier l’origine. Un bruit qui devient récurrent et qu’elle semble la seule à percevoir.

Dans ses déambulations dans la ville, elle croise un ingénieur du son — avec qui elle tente de recréer ce son étrange dans une scène magnifique — et une archéologue française (Jeanne Balibar), qui travaille sur un chantier de fouilles dans un immense tunnel en construction sous la Cordillère des Andes, où ont été retrouvés des ossements humains vieux de 6000 ans.

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Les sonorités de la mémoire

S’il change de continent, Apichatpong Weerasethakul ne change pas de style pour autant. On retrouve en effet dans son nouveau film tous les éléments constitutifs de son cinéma, depuis toujours traversé par la question de la mémoire. Après avoir exploré le motif de la métempsycose dans Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, le Thaïlandais s’intéresse cette fois aux traces de nos existences laissées dans les objets et surtout la nature qui nous entoure.

Comme souvent, le Thaïlandais conçoit son film dans un mouvement de la ville vers la forêt, vers la nature, pour mettre en scène cette rupture culturelle et ce besoin qu’on a de se reconnecter avec le cosmos et avec le monde des morts. Il le fait comme toujours de façon très poétique, très sensuelle, attentif notamment à la bande-son. Très travaillée, celle-ci fait planer un mystère sur tout le film. À l’image de ce son étrange, grondement sourd d’une nature à bout de souffle. Pourtant, Memoria n’est pas qu'une fable écologique. C’est une réflexion sur les traces que l’Homme laisse dans le temps et que la possibilité de se reconnecter à ces traces, pour peu qu'on y soit à l'écoute.

Malgré sa résolution finale assez maladroite — qui apporte une explication au mystère qui tombe un peu comme un cheveu dans la soupe —, Weerasethakul signe un nouveau trip bien perché, qui exige du spectateur la même chose que de son personnage: un lâcher-prise total pour se laisser embarquer dans cette expérience poético-mystique. En compagnie d’une Tilda Swinton un peu Lost In Translation, notamment lorsqu’elle doit jouer dans un espagnol maladroit. Un rôle à mille lieues de celui qui était le sien, grandiose et grandiloquent, dans The French Dispatch de Wes Anderson lundi, et qui prouve une nouvelle fois l'immense curiosité de l'actrice britannique...

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