"Haut et fort": le cri de révolte de la jeunesse marocaine

Ce jeudi soir, avec Haut et fort de Nabil Ayouch, le 74e Festival de Cannes a peut-être trouvé sa Palme d’or, grâce à un film fort, qui vibre grâce à l’énergie du hip-hop.

"Haut et fort": le cri de révolte de la jeunesse marocaine
© Cinéart
Hubert Heyrendt, à Cannes

Voilà un film qui devrait plaire à Spike Lee! Pas seulement parce que Haut et fort vibre aux rythmes du hip-hop, mais parce que dans la conférence de presse du jury en début de ce 74e Festival de Cannes, le président avait dénoncé les dirigeants corrompus de ce monde et plaidé pour un cinéma qui a des choses importantes à dire. Le contrat est parfaitement rempli avec Haut et fort. Nabil Ayouch livre en effet un film très fort sur la liberté d’expression au Maroc.

Ce film coup de poing — le premier pour le réalisateur depuis Razzia en 2017 — est né des Chevaux de Dieu en 2012, dans lequel le cinéaste franco-marocain filmait le parcours de jeunes terroristes islamistes kamikazes originaires du quartier pauvre de Sidi Moumen, à Casablanca. À l’issue du tournage, Ayouch a fondé la Foundation Ali Zaoua (du nom du personnage de son deuxième long métrage en 2000) dans le but de fonder des Centres culturels au Maroc. Celui de Sidi Moumen est le premier (sur cinq) à avoir ouvert ses portes. C’est là qu’il a rencontré Anas Basbousi, ancien rappeur venu proposer ses services pour initier les jeunes du quartier la culture hip-hop, encore très mal vue au Maroc. Haut et fort retrace son travail, que Nabil Ayouch a observé pendant un an avant de se lancer dans ce film.

Arracher la liberté d’expression

S’il met en scène un vrai professeur et ses élèves, le 7e long métrage du cinéaste n’est pas pour autant un documentaire, mais bien un drame musical explosif, qui se sert du rap pour donner la parole à de jeunes Marocaines et de jeunes Marocains traduisant, dans des textes ciselés, leurs problèmes à évoluer dans une société traditionnelle corsetée par la religion et dans un pays où la liberté d’expression n’est pas encore garantie.

Nabil Ayouch en sait quelque chose, lui qui avait vu son film Much Loved, qui traitait de la prostitution, interdit au Maroc à l’issue de sa présentation à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2015. Le cinéaste avait notamment été accusé par un un cheikh salafiste d’avoir avoir porté atteinte « aux mœurs et à l’intégrité morale des Marocains ».

Haut et fort met en son coeur les discussions entre ces jeunes à propos de la question de la liberté d’expression. Jusqu’où peuvent-ils aller dans leurs raps quand ils abordent la vie quotidienne, la famille, mais surtout la politique et la religion? Et la réponse qu’ils apportent n’est pas simpliste. Certains pensent qu’il faut respecter certaines limites, pour rester audibles, d’autres qu’il leur faut arracher cette liberté à travers leur art.

Drame musical

Si Haut et fort frappe si fort, c’est qu’il est entièrement porté par l’énergie de ces jeunes, par leur besoin vital de crier leur mal-être. Et ce avec un vrai courage, quand deux jeunes filles (dont l’une voilée) rappent contre la société traditionnelle ou qu’un jeune gamin religieux s’en prend aux prêches de sa mosquée. Un texte qu’Ayouch illustre ensuite dans une battle enflammée en pleine rue entre deux groupes de danseurs. Car la danse a au moins autant d’importance que la musique dans Haut et fort, dans une série de scènes toutes plus puissantes les unes que les autres.

Nabil Ayouch se sert de l’esthétique et des codes du hip-hop pour construire son film comme une sorte de comédie musicale, où chaque séquence chantée ou dansée vient faire avancer le récit, approfondir le vécu de chacun des personnages. Haut et fort se fait le relais du cri de révolte et de vie d’une jeunesse, toujours joyeuse et respectueuse, mais qui a besoin de faire entendre sa voix et son envie de faire bouger les choses. Aussi difficile que ce soit dans un pays comme le Maroc…

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