"Nitram": l'engrenage de la violence en Australie

Ce vendredi après-midi en Compétition du 74e Festival de Cannes, Justin Kurzel revenait, de façon très personnelle, sur un fait divers tragique qui a marqué l’Australie des années 1990.

"Nitram": l'engrenage de la violence en Australie
© D.R.
Hubert Heyrendt, à Cannes

Avant-dernier film de la Compétition du 74e Festival du film de Cannes — qui se clôturera sur Les Intranquilles de Joachim Lafosse ce vendredi à 19h —, Nitram marque le retour de l’Australien Justin Kurzel sur la Croisette, six ans après qu’il y ait présenté son Macbeth.

Dans son cinquième long métrage, le cinéaste australien nous replonge dans la Tasmanie des années 1990, aux côtés d’un jeune homme (Caleb Landry Jones), un peu différent, un peu lent, cruellement surnommé Nitram lorsqu’il était à l’école. Vivant toujours chez ses parents (Anthony LaPaglia et Judy Davis), il passe ses journées à traîner et à jouer avec des pétards et des feux d’artifices. Mais sa vie va radicalement changer lorsqu’il rencontre Helen (Essie Davis, la femme du réalisateur), chez qui il se propose de tondre le gazon pour se faire un peu d’argent de poche. Riche et oisive, cette femme de 29 ans son aînée, vivant seule avec son chat et ses nombreux chiens, l’accepte comme il est, ni comme un fils, ni comme un amant. À la disparition tragique de celle-ci, Nitram s’enfonce dans une spirale infernale de ressentiment et de violence.

La mise en scène d’abord

Entre le thriller (Les Crimes de Snowtown), l’adaptation théâtrale (Macbeth), la série B vidéoludique (Assassin’s Creed) et le western historique allumé (Le Gang Kelly), Justin Kurzel est un cinéaste plutôt inclassable. Mais chacun de ses projets, qu’il soit personnel ou de commande, est marqué par un univers visuel très fort et une approche très personnel. Ce qui explique sans doute qu’il soit parvenu à convaincre Michael Fassbender et Marion Cotillard de le suivre dans le naufrage d’Assassin’s Creed en 2016, un an après qu’ils aient tourné dans son adaptation de Shakespeare.

Le cinéaste a également un attrait particulier par les êtres malmenés par la vie, acculé au pire par le destin. Débutant comme une chronique de l’Australie rurale à travers les yeux d’un gamin attardé, Nitram se révèle rapidement être construit comme une tragédie. Scène après scène, on sent qu’un domino macabre est en train de se mettre en place… Un sens du malheur à venir souligné par la B-O de Jed Kurzel, le frère du cinéaste, qui avait déjà composé la musique de la plupart de ses autres films.

La violence originelle

Comme dans ses deux films australiens précédents, Les Crimes de Snowtown et dans Le Gang Kelly, Justin Kurzel s’inspire d’un épisode tragique de l’histoire australienne — ici la tuerie de Port-Arthur par un détraqué solitaire, qui fut 35 morts en 1996 — pour tirer une vraie fiction, qui refuse de se présenter d’emblée comme « inspirée d’une histoire vraie », même si le film s’ouvre sur une archive du protagoniste réel, Martin Bryant. Et ce pour laisser la liberté au cinéaste de développer, comme il le fait film après film, sa vision d’une société australienne marquée par l’héritage de sa violence originelle. En s’intéressant notamment au rapport des Australiens aux armes à feu, similaire à celui des Américains.

Ce faisant, Kurzel livre un portrait très ambigu de ce jeune homme au quotient intellectuel très en-dessous de la moyenne, incapable de trouver sa place dans la société, dont la seule réponse — qui satisfait tout le monde, y compris sa mère — consiste en des antidépresseurs et une pension d’invalidité. Pour autant, le cinéaste ne cherche pas d'excuse à son « héros », juste à tenter d'expliquer comment un homme peut en venir à commettre l’irréparable… Avant même sa présentation ici sur la Croisette, le film fait d'ailleurs déjà scandale en Australie, où une partie des survivants de la tuer de Port-Arthur ont lancé une pétition pour tenter d'empêcher la sortie du film...

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