"Titane": un genre de Palme d'or

Le jury de Spike Lee a joué la carte de la provocation, ce samedi soir à Cannes, en récompensant le film choc de la Compétition: la coproduction belge Titane de la Française Julie Ducournau, qui aborde la question du genre par le gore. La jeune cinéaste devient la deuxième femme après Jane Campion à décrocher la Palme d'or.

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© AFP
Hubert Heyrendt, à Cannes

La bourde! Au moment où la maîtresse de cérémonie Doria Tillier demande au président du jury quel est le premier prix de la soirée, Spike Lee, casquette sur la tête et costume bariolé, a fait une grosse bourde — digne de celle du micmac de La La Land / Moonlight aux Oscars en 2017… —, en révélant d’emblée la Palme d’or, annonçant tranquillement: “Le film qui a gagné la Palme d’or est Titane… Avant d’être rappelé à l’ordre par Doria Tiller et par un Tahar Rahim visiblement très complice avec le président. Une erreur à l’image d’une soirée totalement foutraque et d’un palmarès qui laisse franchement perplexe…

Une heure plus tard, au moment d’annoncer officiellement la Palme d’or, affirmant que chacun a droit à une seconde chance, le réalisateur new-yorkais s’est excusé platement: “J’ai foiré.”

Comme la rumeur l’annonçait depuis le début de l’après-midi, c’est donc bien Titane, le second film de la Française Julia Ducournau après Grave (présenté à la Semaine de la Critique à Cannes en 2016), coproduit par les Liégeois de Frakas, qui s’est imposé. Le pari de Thierry Frémaux de proposer en Compétition un film de genre radical a donc fonctionné. Une Palme chic et choc qui retrace le parcours d’une tueuse en série enceinte d’une voiture (si si…) se transformant en homme pour se faire passer pour le fils d’un pompier (Vincent Lindon). Soit un film poseur, clinquant et tapageur, qui tente d’aborder lourdement la question du genre à travers le gore. Un film hanté par l’ombre encombrante de David Cronenberg…

Titane est une vraie proposition de cinéma, indéniablement, et un film bien de son époque. Avec le risque que cette Palme 2021 paraisse rapidement vieillie… Il marque en tout cas la naissance d’une jeune actrice, l’impressionnante Agathe Rousselle, qui offre offre véritablement son corps à la cinéaste, qui le maltraite jusqu’à une monstruosité revendiquée.

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“La perfection est une chimère”

Julia Ducournau devient ainsi la seconde femme à remporter le trophée cannois après Jane Campion en 1993 pour La Leçon de piano, mais la Néo-Zélandaise avait, elle, dû le partager avec Adieu ma concubine de Chen Kaige.

Très émue au moment de recevoir son prix des mains de Sharon Stone, la jeune cinéaste française a livré un beau discours. « Je sais que mon film n’est pas parfait. Mais je pense qu’aucun film n’est parfait aux yeux de celui qui l’a fait. On dit même du mien qu’il est monstrueux. Je me rends compte que la perfection n’est pas une chimère, c’est une impasse. La monstruosité qui traverse mon travail est une arme et une force pour repousser les murs de la normativité. Il y a tant de beauté, de liberté à trouver dans ce qu’on peut pas mettre dans une case. Il y a tant de choses à découvrir de nous qu’on ne connaît pas. Merci au jury de reconnaître ce besoin viscéral d’un monde plus inclusif et plus fluide. Merci au jury de laisser rentrer les monstres », a-t-elle déclaré.

La Compétition était chargée cette année, avec pas moins de 24 films. Le jury a donc multiplié les prix ex-aequo, comme s’il était incapable de faire des choix. Ainsi, le grand prix a été remis par Oliver Stone (qui présentait, hors Compétition, son documentaire JFK: Revisited) conjointement à l’Iranien Asghar Farhadi pour son parfait Un héros et au Finlandais Juho Kuosmanen pour Compartiment n°6, superbe rencontre dans un train de nuit roulant vers l’Arctique russe. Deux films magnifiques qui auraient fait une Palme d’or autrement plus intéressante. « Je suis persuadé que, malgré les difficultés et pressions, ce qui peut permettre de sauver mon pays, c’est d’élever les consciences », a déclaré Farhadi en recevant son prix.

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Les deux prix du jury ont quand à eux été décernés au Genou d’Ahed de Nadav Lapid, cri de haine et d’amour à Israël très impressionnant, très intense, et au plus posé, pour ne pas dire planant, Memoria du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (qui avait décroché la Palme d’or pour Oncle Boonme il y a 11 ans), avec Tilda Swindon. Quand le prix du scénario revenait au Japonais Ryūsuke Hamaguchi pour Drive My Car. Une sublime adaptation de la nouvelle homonyme de Murakami qui, elle aussi, aurait mérité la Palme. Le film a d’ailleurs été récompensé par le prix Fipresci de la presse internationale.

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Leos Carax avait mal aux dents

En remettant le prix de la mise en scène à Leos Carax pour sa comédie musicale Annette, présentée en ouverture du festival, le jury récompense un immense metteur en scène, qui signe un film totalement fou, totalement libre, porté par Adam Driver et Marion Cotillard. Ce n'est pas le cinéaste français qui est venu chercher son prix, mais les frères Mael du groupe Sparks (coscénaristes et auteurs de la musique du film), en expliquant que Carax « avait un problème de dents ». A moins que le cinéaste, plutôt autiste, ait tout simplement préféré rester chez lui…

Du côté des comédiens, la Norvégienne Renate Reinsve est effectivement sublime dans Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier. Un rôle en or pour une jeune actrice qui pensait mettre sa carrière entre parenthèses avant que le réalisateur, qui l’avait déjà fait tourner dans une scène d’Oslo, 31 août en 2012, ne lui offre le rôle-titre de ce magnifique portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui.

Rien à redire non plus du prix du meilleur acteur offert à Caleb Landry Jones pour sa prestation dans Nitram de l’Australien Justin Kurzel. Où il campe un jeune marginal aspiré dans une spirale de violence, dans la Tasmanie des années 90, qui débouchera sur un fait divers macabre qui avait traumatisé l’Australie et amené à une refonte de la législation sur la circulation des armes à feu dans le pays. Un sujet qui a dû parler à l’Américain Spike Lee. Le jeune comédien texan était tellement ému qu’il a quitté la scène sans prononcer de discours. « Je crois que je vais vomir. Merde! », a-t-il simplement baragouiné…

Et l’un des rares films politiques de cette sélection plutôt marquée par des questions plus intimes, comme le deuil. Comme si face à un monde de plus en plus acculé, de plus en plus conscient de sa perte — la section éphémère « Cinéma pour le climat » s’en faisait d’ailleurs l’écho —, ne restait d’autre solution que le repli sur soi, plutôt que l’utopie de solutions…

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Pas de Belges au palmarès de la Compétition

Les Belges Virginie Efira (la Benedetta de Paul Verhoeven) et Joachim Lafosse (qui clôturait la Compétition hier soir avec Les Intranquilles) rentrent donc bredouille de ce 74e Festival de Cannes. Tout comme le Marocain Nabil Ayouch, qui avait pourtant impressionné en livrant avec Haut et fort un puissant cri de révolte de la jeunesse marocaine à travers le hip-hop.

En dehors de la Compétition, le cinéma belge a néanmoins remporté trois prix. À Un Certain Regard, le Prix Fipresci de la presse internationale a été décerné à Un monde, premier long métrage de la jeune Laura Wendel, et le Prix Courage a été à La Civil de la Roumaine basée à Gand Teodora Mihai. Tandis que du côté de la Cinéfondation, le jeune diplômé de l'Insas Théo Degen a, lui, décroché le premier prix du court métrage étudiant pour L’Enfant Salamandre.

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Le palmarès complet du 74e Festival de Cannes

Competition

  • Palme d’or: Titane de Julia Ducournau (France)
  • Grand prix du jury: Un héros d’Asghar Farhadi (Iran) & Compartment n°6 de Juho Kuosmanen (Finlande)
  • Prix de la mise en scène: Leos Carax pour Annette (France/États-Unis/Belgique)
  • Meilleure actrice: Renate Reinsve dans Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier (Norvège)
  • Meilleur acteur: Caleb Landry Jones dans Nitram de Justin Kurzel (Australie)
  • Prix du scénario: Drive my Car de Ryûsuke Hamaguchi (Japon)
  • Prix du jury: Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid (Israël) & Memoria d’Apichatpong Weerasethakul (États-Unis/Colombie)
  • Prix Fipresci de la presse internationale: Drive My Car de Ryūsuke Hamaguchi (Japon)

Un certain regard

  • Grand Prix: Les Poings déserrés de Kira Kovalenko (Russie)
  • Prix du jury: Great Freedom de Sebastian Meise (Autriche)
  • Prix de l’originalité: Lamb de Valdimar Jóhannsson (Islande).
  • Prix d’ensemble: Bonne Mère de Hafsia Herzi (France)
  • Prix du courage: La Civil de Teodora Mihai (Mexique/Belgique)
  • Mention spéciale: Noche de Fuego de Tatiana Huezo (Mexique)
  • Prix Fipresci de la presse internationale: Un monde de Laura Wendel (Belgique)

Autres prix

  • Caméra d’or (meilleur premier film): Murina d’Antoneta Alamat Kusijanovic (Croatie)
  • Palme d’or du court métrage: Tous les corbeaux du monde de Tang Yi (Hong Kong)
  • Palmes d’or d’honneur: Jodie Foster et Marco Bellocchio

Cinéfondation

  • Premier prix du court métrage étudiant: L’Enfant Salamandre de Théo Degen (Insas/Belgique)

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