Festival de Cannes 2022 : Tchaïkovski relu par Serebrennikov

Ce mercredi après-midi, la Compétition pour la Palme d'or de Cannes 2022 s’est ouverte avec "La Femme de Tchaïkovski" du cinéaste russe dissident Kirill Serebrennikov. Un drame historique intense sur la vie de couple agitée du grand compositeur russe.

Hubert Heyrendt, à Cannes

Dans un festival de Cannes où la guerre en Ukraine est sur toutes les lèvres, l'entrée en Compétition de Kirill Serebrennikov, ce mercredi avec La Femme de Tchaïkovski, était très attendue. Même si sa sélection a fait polémique, le film ayant été financé avec de l'argent russe, notamment par l'oligarque Roman Abramovich. Ce à quoi Thierry Frémaux a répondu que le film avait été tourné avant l'entrée en guerre de la Russie en Ukraine.

Il s'agit là d'un mauvais procès, en ce sens que, depuis des années, Serebrennikov est l'une des figures de la dissidence russe, n'ayant jamais hésité à critiquer ouvertement le régime de Vladimir Poutine. Ce qui lui a d'ailleurs valu bien des ennuis. Assigné à résidence à partir de 2018, puis condamné à de la prison avec sursis en 2020, pour une obscure affaire de détournement de fonds public dans la gestion de sa troupe de théâtre 7e studio — une accusation aux allures de procès politique —, Serebrennikov a réussi à fuir la Russie pour trouver refuge à Berlin. L'auteur du génial Leto en 2018 et de La Fièvre de Petrov (déjà présenté en Compétition ici à Cannes l'année dernière) revient avec un film a priori moins polémique pour le régime de Moscou. Sinon qu'il s'attaque à une grande figure de la culture russe.

Festival de Cannes 2022 : Tchaïkovski relu par Serebrennikov
©Imagine

Un mariage sans amour

Après la scène rock soviétique dans Leto, on reste dans la musique avec La Femme de Tchaïkovski, mais on plonge cette fois dans le Moscou et le Saint-Petersbourg de la fin du XIXe siècle, pour retracer la relation houleuse qui unit le grand Piotr Ilitch Tchaïkovski (Odin Lund Biron) et sa jeune épouse Antonina Milioukova (Aliona Mikhaïlova). Un mariage de façade pour le compositeur dandy, plus attiré par les jeunes hommes. Quand son épouse, jeune fille dévote et naïve, était follement amoureuse de cet homme qui ne la désirait pas. Dans une Russie où l'épouse était légalement sous la coupe de son mari et où le divorce restait encore exceptionnel.

Toujours adepte de mouvements de caméra savants et de plans-séquences audacieux, Serebrennikov se fait néanmoins plus sage qu’à l’accoutumée pour retracer le destin d’une femme prisonnière d’un mariage sans amour. En tout cas dans un premier temps. À mesure que son héroïne s’enfonce dans les tourments de l’obsession et dérive vers la folie, le cinéaste laisse de plus en plus parler son goût pour le lyrisme et l’onirisme. Jusque dans une magnifique séquence finale dont il a le secret.

Après avoir dévoilé à Cannes ce drame au féminin intense, porté par la jeune actrice russe Aliona Mikhaïlova, très convaincante dans son premier grand rôle, Kirill Serebrennikov sera de retour dans le Sud de la France dans quelques semaines. Le metteur en scène fera en effet l'ouverture du Festival d'Avignon avec Le Moine noir, présenté dans la Cour des Papes à partir du 7 juillet. En attendant son nouveau film Limonov: The Ballad of Eddie, d'après le roman d'Emmanuel Carrère consacré à une autre figure de la dissidence russe, le sulfureux poète soviétique Eduard Limonov.

La Femme de Tchaïkovski Drame historique Scénario et réalisation Kirill Serebrennikov Avec Aliona Mikhaïlova, Odin Lund Biron, Youlia Aoug, Oxxxymiron… Durée 2h23

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