"R.M.N.": conte du racisme ordinaire en Transylvanie

Samedi soir, Cristian Mungiu dévoilait en Compétition à Cannes son nouveau film, qui dresse un constat très dur de l’état de la société roumaine, partagée entre peur et xénophobie.

Hubert Heyrendt, à Cannes
"R.M.N.": conte du racisme ordinaire en Transylvanie
©September

Palme d'or en 2007 pour l'intense 4 mois, 3 semaines d'eux jours, Cristian Mungiu est l'un des chouchous de Cannes. En 2012, il remportait le prix du scénario avec Au-delà des collines, puis celui de la mise en scène pour Baccalauréat en 2016. Samedi soir en Compétition de la 75e édition du festival, il a poursuivi sa dissection de la société roumaine avec R.M.N. Et, à nouveau, le portrait qu'il dresse de son pays est glaçant...

Après s’être battu avec un collègue de l’abattoir où il travaillait en Allemagne, ce dernier l'ayant traité de "gitan", Matthias (Marin Grigore) regagne subitement sa femme (Macrina Barladeanu) et son fils dans son village de Transylvanie. Un village entouré de forêt, qui semble à peine sorti du XXe siècle... Là, Matthias s'agace de voir son fils refuser de parler depuis que, dans la scène d’ouverture, le gamin a vu quelque chose d'effrayant dans les bois, restée hors champs pour le spectateur. Le boucher préfère aller relancer son ancienne maîtresse Csilla (Judith State). Bossant dans la boulangerie industrielle du coin, celle-ci a recruté des ouvriers sri-lankais, pour augmenter le nombre d’employés de l’entreprise et ainsi décrocher des subventions de l’Union européenne. Cette décision provoque la révolte des villageois, qui refusent l'idée que ces étrangers travaillent de leurs mains la pâte du pain qu’ils mangent tous les jours…

"R.M.N.": conte du racisme ordinaire en Transylvanie
©Cinéart

Ironie du racisme

À la sortie de R.M.N., on se sent un peu sale. C'est que l'on a assisté au pire spectacle de l'humanité, dans tout ce qu'elle peut avoir de plus mesquine, basse… Si Cristian Mungiu emprunte des éléments de conte (la forêt, les loups, les ours…), c'est pour mieux nous plonger au coeur du réel, des divisions de la société roumaine, au sein d'un petit village où cohabitent plus ou moins paisiblement Roumains, Hongrois et Allemands. Et s'ils ont réussi à chasser les Tsiganes, ce n'est pas pour voir revenir des étrangers parmi eux…

La situation est évidement totalement ironique puisque, si la boulangerie engage des travailleurs venus de loin, c’est parce qu’elle ne trouve plus de main d’oeuvre sur place, la plupart des hommes s’étant eux-mêmes exilés dans les pays de l’Union européenne pour chercher du travail. Pourtant, face à ces braves Sri-Lankais nouvellement arrivés, aucune compassion ne semble possible, pas même du côté du prêtre du village, qui soutient ouvertement la montée des protestations racistes…

"R.M.N.": conte du racisme ordinaire en Transylvanie
©Cinéart

La bêtise en plan séquence

Naturaliste dans sa description des relations tendues dans le village et dans ses études de personnages, très sombre dans sa photographie, R.M.N. est un film dur, qui déroute dans sa première heure, semblant nous perdre dans les détails anodins. Mais le fil du récit se resserre progressivement, entièrement tendu vers la scène capitale, celle de l'assemblée du village, tournée en un plan séquence, où chacun peut laisser éclater sa colère, sa haine, son racisme. Mais surtout sa peur et son ignorance crasse, traitant par exemple les pauvres Sri-Lankais de musulmans... La scène est très impressionnante, résumant les questions d'identité qui traversent la Roumanie, notamment à propos de son appartenance à l'Union européenne. Mais elle fait écho, bien au-delà, à l'ambiance délétère qui habite tout le continent européen, qui semble sombrer à nouveau dans ses vieux démons du nationalisme et de la xénophobie.

R.M.N. est un film dépressif et déprimant, qui devrait certainement parler au jury de Vincent Lindon. Même si l'on regrette que Mungiu grossisse à ce point le trait dans sa description de personnages arriérés, tous plus bêtes et stéréotypés les uns que les autres...

R.M.N. Conte noir Scénario & réalisation Cristian Mungiu Photographie Tudor Vladimir Panduru Montage Mircea Olteanu Avec Marin Grigore, Judith State, Macrina Bârlădeanu… Durée 2h05

"R.M.N.": conte du racisme ordinaire en Transylvanie
©Cote LLB

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