"Leila’s Brothers": l'ascenseur social iranien en panne

Mercredi soir, l’Iranien Saeed Roustayi a fait forte impression en Compétition du 75e Festival de Cannes avec "Leila’s Brothers", un drame familial puissant et un candidat sérieux à la Palme d’or.

Hubert Heyrendt, à Cannes
"Leila’s Brothers": l'ascenseur social iranien en panne
©D.R.

Mercredi soir, après Holy Spider dimanche, la Compétition du 75e Festival de Cannes a de nouveau sondé les tréfonds de la société iranienne grâce à Leila's Brothers. Saeed Roustayi a impressionné la Croisette avec ce drame familial puissant qui, malgré ses 2h45, tient en haleine de bout en bout.

Alors que son usine vient de faire faillite, Alireza (Navid Mohammadzadeh) est forcé de revenir vivre chez ses vieux parents. Lesquels hébergent déjà sa sœur Leila (Taraneh Allidousti) et deux de ses trois frères, qui se démènent dans des boulots minables. Tandis que le troisième est empêtré dans divers arnaques. Leila pousse Alireza à monter à ne pas rester les bras croisés et à monter une affaire avec ses frères… Mais pour acheter la boutique dans un centre commercial qui pourrait enfin sortir la famille de la misère, la fratrie a besoin d’argent. Se désintéressant de leur sort, leur vieux père Heshmat (Saeed Poursamimi), malade du coeur, ne rêve, lui, que de devenir le parrain de la famille. Mais pour ça, il devra en mettre plein les yeux au mariage du fils de son cousin aisé, en offrant le plus gros des cadeaux…

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La spirale de la misère

En 2019, Saeed Roustayi avait fait forte impression aux Orizzonti de la Mostra de Venise avec La Loi de Téhéran, un polar implacable sur les ravages de la drogue en Iran. Promu en Compétition à Cannes avec son troisième long métrage, le cinéaste semble bien placé dans la course à la Palme d'or. Délaissant le cinéma de genre, il signe avec Leila's Brothers un drame d'une grande intensité, qui nous plonge au coeur de la précarité dans un pays où un simple Tweet du président Trump suffit à faire s'envoler le prix du dollar et de l'or et relancer l'inflation galopante.

Mais Roustayi ne se contente pas d’une simple critique des sanctions internationales qui assomment son pays. Il creuse plus profond les tréfonds de la société iranienne, pour mettre en scène un ascenseur social iranien totalement en panne (une image avec laquelle joue littéralement le cinéaste à plusieurs reprises). Mais pour une fois, ce n’est pas la corruption qui est ici dénoncée, mais bien les blocages liées à une société traditionnelle et patriarcale, où l’on inculque aux enfants des convictions et non la réflexion, comme se désole Leila. Un personnage féminin fort, la tête sur les épaules, qui s’est sacrifiée pour sa famille, sans en avoir jamais été récompensée…

En mettant à nouveau en son coeur un dilemme moral profond — faut-il privilégier son père, les convenances et l'honneur de la famille ou ses frères? —, Leila's Brothers apporte une nouvelle preuve éclatante de l'excellence du cinéma iranien contemporain. Grâce à une mise en scène tendue, une série de scènes très fortes et d'excellents comédiens — dont la formidable Taraneh Allidousti, vue dans Le Client d'Asghar Farhadi et, depuis, en délicatesse avec le régime de Téhéran pour ses positions progressistes, qui lui ont valu 5 mois de prison avec sursis —, Saeed Roustayi signe un grand film sur la misère qui ronge un pays pourtant jeune et moderne. Un pays qui ne demande qu'à s'épanouir, s'il pouvait s'affranchir de traditions dépassées, d'un orgueil familial mal placé et d'un régime d'un autre âge. Même si, habile avec la censure, Roustayi n'aborde pas ouvertement ce dernier point...

"Leila’s Brothers": l'ascenseur social iranien en panne
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Leila's Brothers Drame familial Scénario et réalisation Saeed Roustayi Photographie Hooman Behmanesh Avec Taraneh Allidousti, Saeed Poursamimi, Nayereh Farahani, Navid Mohammadzadeh, Mohammad Ali Mohammadi… Durée 2h45

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