"Pacifiction" au festival de Cannes: errance tahitienne pour Benoit Magimel

Ce jeudi après-midi, l’Espagnol Albert Serra a dérouté en Compétition à Cannes, avec une balade atmosphérique à Tahiti au coeur de l'ennui et de la torpeur...

Hubert Heyrendt, à Cannes
"Pacifiction" au festival de Cannes: errance tahitienne pour Benoit Magimel
©D.R.

Avec Hi Han de Jerzy Skolimovski en début de festival, Pacifiction est sans conteste l'un des films les plus étranges que l'on ait vus en Compétition de ce 75e Festival de Cannes. Après son diptyque La Mort de Louis XIV en 2016 et Roi Soleil en 2018, le Catalan Albert Serra retrouve un sujet français, quoique loin de l'Hexagone, puisqu'il situe son nouveau film en Polynésie.

Sur 2h45, Pacifiction met en scène l'errance de M. De Roller (Benoît Magimel), Haut-Commissaire de la République sur l'île de Tahiti. Toujours tiré à quatre épingle, cet homme affable, fasciné par la culture locale, évolue avec aisance dans tous les cercles de la société tahitienne post-coloniale. Aussi à l'aise avec les représentants des communautés natives qu'avec l'amiral de la marine française ou des personnages plus interlopes, qu'il rencontre notamment au "Paradise Night", un night-club à l'ambiance décadente tenu par un expatrié espagnol (Sergi Lopez). Mais sa routine est troublée par l'apparition d'une entêtante rumeur qui met le feu aux poudres dans l'archipel, celle d'une reprise des essais nucléaires par l'armée française. On aurait d'ailleurs vu un sous-marin rôder au large de Tahiti, vers lequel partirait toute les nuits une embarcation chargée de "filles"…

"Pacifiction" au festival de Cannes: errance tahitienne pour Benoit Magimel
©D.R.

Entre torpeur et ennui

Bizarre. Pacifiction est un film bizarre, à la lisière du cinéma expérimental, infusé d'ambiances surréalistes et malaisantes, dans la lignée d'un David Lynch. Si Albert Serra s'intéresse aux différentes strates de la société tahitienne, son intrigue vaguement d'espionnage, vaguement politique, n'est pas clairement pas son principal intérêt. Comme Claire Denis dans Stars at Noon, présenté mercredi en Compétition, l'Espagnol signe un film atmosphérique situé dans un environnement exotique. Pourtant, même s'il filme avec une forme de fétichisme les corps polynésiens — notamment ce personnage de femme transsexuelle à la beauté troublante —, Serra ne tombe jamais dans l'exotisme. Il creuse autre chose, toujours à la recherche du mystère et du décalage. Mais, interminable, Pacifiction se traîne surtout dans une forme de langueur, au diapason de la temporalité qui règne sur cette île éloignée de tout et pourtant au centre d'enjeux géopolitiques capitaux pour la France. Mais le cinéaste finit par confondre torpeur et ennui.

Au milieu de tout cela, Benoit Magimel paraît impassible, débitant sans passion des dialogues, là encore totalement décalés, quasi abstraits dans leur volubile vacuité… Un personnage aux frontières de la folie, que Serra voudrait inscrire dans la lignée de grands antihéros exilés et malades à la Conrad. Mais, pas aidé par la prestation apathique de Magimel souhaitée par le cinéaste, Pacifiction peine à convaincre, se contentant de nous plonger, durant près de trois heures, dans un climat d'étrangeté un peu vain. Même si son atmosphère particulière a largement convaincu la presse française.

"Pacifiction" au festival de Cannes: errance tahitienne pour Benoit Magimel
©D.R.

Pacification / Tourment sur les îles Drame atmosphérique Scénario et réalisation Albert Serra Photographie Artur Tort Musique Marc Verdaguer Montage Albert Serra, Artur Tort, Ariadna Ribas Avec Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanu, Matahi Pambrun, Sergi Lopez… Durée 2h45

"Pacifiction" au festival de Cannes: errance tahitienne pour Benoit Magimel
©Cote LLB