"Un petit frère": L’intégration à la française

Ce vendredi, Léonor Seraiile a clôturé la Compétition du 75e Festival de Cannes avec un drame sobre retraçant un parcours d’immigration de la fin des années 1980 à nos jours.

Hubert Heyrendt, à Cannes
"Un petit frère": L’intégration à la française
©D.R.

Ce vendredi après-midi, peu avant 18h, c'était la dernière montée des marches pour un film en Compétition à Cannes, à la veille de la clôture de cette 75e édition, qui rendra son verdict ce samedi soir. Accompagnée de ses acteurs, dont la merveilleuse Annabelle Lengronne, Léonor Seraille a clos la quinzaine avec Un petit frère, une évocation très sobre de l'immigration en France.

Là où, avec Tori et Lokita, les frères Dardenne choisissaient l'immédiateté et la tension pour décrire le parcours de deux jeunes migrants africains à Liège, la jeune cinéaste française élargit la temporalité, pour raconter, sur un quart de siècle, l'installation en France de Rose (Annabelle Langronne) et de ses deux jeunes fils, Ernest et Jean, venus de Côte d'Ivoire. Depuis la fin des années 1980, Un petit frère suit le difficile parcours d'intégration de cette famille, d'abord accueillie par de la famille dans un petit appartement de la banlieue parisienne, avant de déménager vers la Normandie.

Caméra d'or ici à Cannes en 2017 avec son premier film Jeune femme, avec Laetitia Dosch, Léonor Seraille met à nouveau en scène une héroïne du quotidien tentant de se forger un destin. Mission quasi impossible dans une France qui ne lui offre qu'un boulot de femme de chambre dans un hôtel miteux et des histoires d'amour sans passion… Rose reporte dès lors tous ses rêves et toutes ses ambitions sur ses enfants, qu'elle pousse à bien travailler à l'école pour connaître le succès et la réussite… La chose la plus importante à ses yeux.

"Un petit frère": L’intégration à la française
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La bataille du capital culturel

Mais une vie peut-elle se résumer à la réussite? Et comment avoir des aspirations plus vastes quand les difficultés du quotidien semblent le seul horizon? Ce que décrit habilement Un petit frère, ce n'est pas tant le racisme auquel doivent faire face ces migrants ivoiriens. À l'exception d'une scène, celui-ci est d'ailleurs absent du film. Ou plutôt, il est tout le temps latent.

Ce que filme ici Serraille, c'est plus encore le racisme social, la difficulté de l'intégration quand on ne partage pas les codes de la culture d'adoption. Ainsi, aussi brillant soit-il à l'école, Jean a dû mal à envisager les concours d'entrée pour les grandes écoles. Quand sa petite amie voit au contraire cela avec légèreté: "Ce qui compte, ce ne sont pas les notes. C'est la culture "g", l'impression que tu donnes…" Tandis que, quand son petit frère Ernest et ses copains ados échangent sur la question des filles, lui ne rêve que d'une fille "qui ne crie pas, qui soit calme". Quand ses potes la rêve intelligente, avec de l'humour…

Avec, en son coeur, cette question du capital culturel, Un petit frère dresse un portrait doux-amer de l'intégration à la française. Mais si le film est dur, refusant toute forme de happy end facile à ses personnages, Léonor Seraille, truffant son film de citations de Rimbaud, Ronsard ou Flaubert, veut encore croire en la possibilité de s'en sortir grâce à l'école républicaine...

Un petit frère est par ailleurs porté par une merveilleuse comédienne, Annabelle Lengronne qui, il y a quelques jours, était également à l'affiche sur la Croisette (hors Compétition) de Novembre de Cédric Jimenez, sur l'enquête qui a suivi les attentats de Paris. Vue dans Une vie meilleure de Cédric Kahn, éclatante dans Filles de joie des Belges Frédéric Fonteyne et Anne Paulicevich, l'actrice d'origine sénégalaise est épatante. Juste tant dans la légèreté que la douleur, elle apporte une grande épaisseur au personnage de cette mère qui tente de conserver sa famille unie, même si, sans cesse, le ciel s'obscurcit au-dessus de celle-ci...

Un petit frère Drame Scénario et réalisation Léonor Serraille Photographie Hélène Louvart Avec Annabelle Lengronne, Stéphane Bak, Kenzo Sambin, Ahmed Sylla, Laetitia Dosch… Durée 1h56

"Un petit frère": L’intégration à la française
©Cote LLB