Festival de Cannes

La Quinzaine des Réalisateurs s'ouvre cette année avec des émotions. Et, d'abord, les souvenirs d'un enfant. Massimo (Nicolò Cabras, intense), neuf ans, grandit à Turin, dans l'Italie de la fin des années 1960, avec une mère aimante (Barbara Ronchi). Elle est belle, comme toutes les mamans, douce, comme la plupart d'entre elles. Mais elle traîne aussi une forme de mélancolie. Malgré tout, elle est le centre de l'univers de Massimo - son père est à peine une silhouette. Jusqu'à cette nuit où, réveillé en sursaut par un cri, Massimo ne trouve plus que son père (Guido Caprino), et sa marraine et son oncle, qui l'emmènent aussitôt. "Je veux Maman", dit l'enfant. "Elle est désormais parmi les anges" lui répondra un prêtre. Trente ans plus tard, Massimo (Valerio Mastandrea) revient dans l'appartement familial, après la mort de son père qu'il doit vider. Les souvenirs de son enfance, puis de son adolescence, enfin du début de sa vie d'adulte, lui reviennent, tous marqués par cette absence abyssale.

Marco Bellocchio adapte un roman à succès de Massimo Gramellini. C'est un récit intime, manifestement autobiographique. S'il y a un bref écho thématique d'un film cannois célèbre du réalisateur (Le saut dans le vide, 1980, qui valut à Anouk Aimé et Michel Piccoli un prix d'interprétation) ou de La belle endormie, on est loin, désormais, de la marche triomphale et engagée du réalisateur qui avait anticipé les mouvements de Mai 68 dès son premier film (Les poings dans les poches) et scruté, dénoncé parfois, les symboles de l'Italie conservatrice et contemporaine.

Certes, les piliers de la Péninsule, son histoire et sa psyché, sont présentes, fugace toile de fond de la vie de Massimo : le foot, la corruption, les opérations "Mains propres", la télévision-spectacle... La carrière de journaliste de Massimo permet d'évoquer les métastases du pays et de l'Europe - on fait un passage par l'ex-Yougoslavie. Elles font surtout écho à la solitude de l'orphelin, détaché sentimentalement de tout - jusqu'à la rencontre avec Elisa (Bérénice Bejo). Même la rébellion de Massimo face à la foi et l'Eglise se tonne en mode mineur. Le réalisateur plante même une figure de prêtre remarquablement pragmatique et prosaïque.

Ce film est l'oeuvre d'un Bellocchio vaguement sentimental lui aussi. Un peu trop, même, au début, avec une musique appuyée par instant. La partition débute de manière inégale, même s'il y a un travail sur le son qui apporte une touche de mystère à la disparition maternelle. L'enfant s'interroge, se rebelle, les adultes esquivent. La figure de Belphégor - série mythique de l'ORTF - qui captivait l'enfant et sa mère hante Massimo.

En écho à son titre, le récit comme la mise en scène naviguent entre les eaux du réalisme et de cette matière un peu onirique dont sont constitués les souvenirs. Mais la mise en scène, le propos, la densité dramatique s'affinent au fil du film. Bellocchio a des sursauts : il ponctue le pathos d'une longue scène par une pirouette pleine de cynisme, qui libère autant la salle que le personnage. On se rappelle alors qu'en près d'un demi-siècle de carrière, le réalisateur fut un maestro. Et on lui reconnait un mélange de douceur et de profondeur dans ces (pas si) doux rêves. Comme Massimo, on lui doit bien l'indulgence de verser quelques larmes.

Réalisation : Marco Bellocchio. Avec Valerio Mastandrea, Barbara Ronchi, Nicolò Cabras,... 2h14