Festival de Cannes

Des dizaines de raisons peuvent pousser un jeune à tout quitter, à partir loin, sans se retourner. Et, il doit en exister autant pour revenir. Celle qui pousse Louis (Gaspard Ulliel) à rentrer chez lui après 12 ans d'absence, il nous la donne dans l'avion : annoncer aux siens sa mort prochaine. Celle pour laquelle, il est parti ne demande pas plus de deux minutes dans le salon familial. On est chez Dolan, ça dysfonctionne vite et grave.

Et la célébrité du fils prodigue n'a fait qu'exacerber les ressentiments. Son frère (Vincent Cassel) lui tourne le dos, ce qui ne l’empêche pas de jouer au sniper en tirant des phrases assassines. Sa sœur (Léa Seydoux) est atteinte de logorrhée comme si elle voulait rattraper le temps perdu. Intimidée, la belle-sœur (Marion Cotillard) ne sait pas comment elle doit se comporter. Enfin, la mère (Nathalie Baye) maquillée comme un train de marchandises sèche son vernis à ongles bleu avant de donner du « mon chéri » en veux-tu, en voilà.

L’après-midi en famille en guise de thérapie, c'est un petit sous-genre cinématographique en soi. Le formidable « Préjudice » vient immédiatement à l'esprit à cause de la présence de Nathalie Baye. Le déroulé des événements est connu : on rit un peu, on s’engueule beaucoup, on se souvient parfois, on verse une larme et on rentre chez soi. Bien qu'inspiré d'une pièce de Jean-Luc Lagarce, Xavier Dolan ramène le matériau dramatique à lui au moyen de deux lignes de force.

D'un côté, un formalisme revendiqué. Comme à son habitude, le réalisateur québécois essaie à tout-va : un clip en entrée, du son qui écrase l'image, un micro court métrage avec un coucou. Ça en jette, toutefois sa véritable trouvaille relève plutôt de l'univers sonore. Déjà la voix off de Gaspard Ulliel est fascinante, hypnotique. Mais surtout, il impose aux acteurs un débit saisissant, les phrases sont hachées et restent en suspension, les mots sont découpés et perdent souvent leur dernière syllabes, ce qui les rend plus tranchants. Tout crée un rythme inconnu, un effet musical de chaos verbal où les mots dits et même non-dits perdent leur sens.

De l'autre côté, une direction d'acteurs. On connait la capacité de Xavier Dolan à mettre ses comédiens hors d'eux-mêmes. Vincent Cassel, Léa Seydoux et Nathalie Baye y vont de leurs crises d'hystérie à répétition. Mais, quelque part, c'est pour donner d'autant plus de densité au calme tragique de Gaspard Ulliel. Par ailleurs, la performance technique de Marion Cotillard avec son dialogue est bluffante.

Xavier Dolan a terminé avec « Mommy », un cycle très intime. Devenu adulte, il doit maintenant se trouver autre chose à dire, ce sera sans doute pour la prochaine fois.