10h30, la file est longue, longue longue pour accéder à la Quinzaine des réalisateurs. Le soleil est de plomb, pourtant chacun tremble à l'idée de ne pas pouvoir accéder à la projection de 11h30. Au milieu de la salle, entre Yolande Moreau et Michèle Anne De Mey, Jaco Van Dormael adresse discrètement des petits signes à ceux qu'il reconnaît. Celui de la pétoche par exemple, le film va rencontrer le public pour la toute première fois.

Le noir se fait, le générique silencieux est perturbé par quelques toussotements nerveux. La première scène est une première Cène mais sur le tableau, il y a bien plus d'une douzaine d'apôtres autour de Jésus. Nous sommes dans l'appartement vieillot – forcément - de Dieu qui vit donc à Bruxelles avec sa fille et sa femme. Celle-ci continue de mettre le couvert à Sa droite pour son fils JC mais la place est vide depuis une éternité, enfin un paquet de siècles tout de même. Quand il ne regarde pas le sport à la télé en buvant des bières, Dieu s'enferme à clef dans son bureau et passe des heures devant son ordinateur à écrire des lois de vexation universelle, à organiser des catastrophes, à inventer des maladies, tout ce qui peut bien emmerder les humains.

Comment arrêter cela se demande sa fille? En écrivant un tout nouveau testament avec de nouveaux apôtres lui souffle son grand frère. Et comment emmerder son père? En lui coupant l'ordi après avoir balancé par SMS à chaque humain, la date de sa mort. Et la petite de quitter l'appart dont elle n'était jamais sortie pour débouler dans la réalité bruxelloise. En découvrant qu'il a perdu son pouvoir de mort et son ordi, Dieu pique une colère, descend de son nuage, enfin de son étage, pour se lancer à la poursuite de sa fille.

Jaco Van Dormael fut révélé à la Quinzaine des Réalisateurs en remportant la Caméra d'or en 1991. « Le tout nouveau testament » se revendique dès l'entame de la veine de « Toto le héros ». Il y a la voix caractéristique, cet univers familier et décalé à la fois, cet enfant qui va piloter un scénario de ouf. On ne peut jamais imaginer ce que réserve la scène suivante. A part à la rencontre de six nouveaux apôtres au départ de six fiches piquées au hasard dans un tiroir du grand bureau paternel.

Qu'y a-t-il de nouveau dans ce testament? Hé bien, pour changer, on n'y lira pas la parole de Dieu mais celle des hommes... et des femmes aussi. Soit une jolie brune qui vit seule, un cadre proche de la pension, un obsédé sexuel, une bourgeoise qui glande, un tueur à gages et un gamin en mauvaise santé. Elle va les écouter comme personne car la fille de dieu peut même entendre la petite musique intérieure de chacun.

Lancé à une allure folle, le film ne décélère jamais, c'est un tourbillon d'idées, d'inventions et de situations - avec un supplément pour les Bruxellois qui découvrent leur ville comme ils ne la regardent pas. Le cinéma est un art magique, on peut tout faire, c'est visiblement la conviction de Jaco. Ce qui menaçait parfois son cinéma, ce n'était pas son imagination, sa virtuosité, mais peut-être sa profonde humanité, peu prisée par le ciné. Avec Benoît Poelvoorde et Thomas Gunzig, il a trouvé le moyen d'injecter cette dose de rage, de gniake, de mauvais esprit qui électrise son univers poétique et le charge d'humour. Au-delà du plaisir jouissif et complice que procure le film, celui-ci touche aussi une corde sensible, celle qui vivre quand on lui dit que le paradis c'est ici, c'est maintenant et que « la vie est comme une patinoire, on tombe souvent » (Tout nouveau testament, « Evangile selon Aurélie »)

Tonnerre d'applaudissements et frustration, on voudrait tellement revoir le film tout de suite. On a encore envie de rire, d'être ému, de s'envoler; de saisir ces détails loupés, d'entendre un poisson chanter « la mer » de Trenet. Boum, ah oui, le cœur fait boum boum.