Quand le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho met en scène "Bacurau", western très visionnaire.

"Il y a dix ans, j’étais à votre place", rigole Kleber Mendonça Filho, le réalisateur brésilien de Bacurau. "J’étais critique de cinéma, j’adorais venir à Cannes. Aujourd’hui, j’y viens pour la deuxième fois comme réalisateur ; ce n’est pas du tout la même chose mais j’aime toujours autant être ici. "

Il faut dire que l’accueil de Bacurau fut très positif. Comme ce fut le cas, il y a trois ans, pour Aquarius. Les deux films n’ont en commun que la présence de Sonia Braga, l’icône du cinéma brésilien, révélée au monde entier par Le Baiser de la femme araignée d’Hector Babenco.

Dans Aquarius, elle était une dame de 65 ans qui se battait contre des promoteurs immobiliers déterminés à la dégager, par tous les moyens, de son appartement avec vue sur mer.

Rayé de la carte

Dans Bacurau, elle est le médecin de ce village perdu dans la somptueuse nature du Nordeste. Un village dont on veut faire déguerpir les habitants pour une raison mystérieuse. D’abord, des individus ont pris le contrôle du barrage et l’eau n’arrive plus. Ensuite, à la surprise de l’instituteur, Bacurau - c’est le nom de la localité - a été rayée de la carte. Il a beau googler, Bacurau a disparu, le GPS ne la trouve plus.

S’agit-il d’une idée apparue pendant l’écriture du scénario ou d’un incident réel qui l’a inspiré ? "Au départ, c’était une idée un peu fantaisiste , répond Juliano Dornelles, le coréalisateur. Mais il y a quelques semaines, au Brésil, le gouvernement a éliminé des cartes les zones environnementales protégées, estimant que toutes ces précautions en faveur de l’environnement étaient exagérées. C’est fascinant et plus encore effrayant de se dire qu’en quelques clics, quelqu’un a le pouvoir de faire disparaître un village, une région de la carte."

Western 2.0

L’église, la longue rue, des chevaux sauvages, beaucoup de cactus, un ciel infini, un cinémascope immense : Kleber Mendonça Filho met clairement en scène une situation classique de western, celle des Sept mercenaires par exemple, d’un village assiégé par des affreux - et des affreuses aussi - engagés pour les faire déguerpir. De force de préférence, car les témoins, c’est toujours encombrant, et puis, ce serait dommage d’avoir de si belles mitrailleuses high tech ou des sulfateuses vintage et de ne pas s’en servir.

On ne s’attendait pas à voir Kleber Mendonça Filho, le très subtil réalisateur d’Aquarius, diriger un western. Et quel western ! 2.0, 3G, à l’ère des portables. Mais quel visionnaire à l’heure où Bolsonaro, le nouveau président brésilien, veut libéraliser le port d’armes.

"Il y a deux semaines, le gouvernement de Bolsonaro a posé un acte autorisant l’introduction de 20 millions d’armes à feu dans la société brésilienne. La cote des sociétés d’armement est montée en flèche à la bourse. C’est une situation vraiment inquiétante car, si vous êtes membre d’un club de tir, vous pouvez, légalement, être en possession d’une arme chargée, avec vous. Il suffit de dire que vous vous rendez au club de tir."

Le cinéma hors la loi

La situation est aussi très inquiétante pour le cinéma. Sera-t-il encore possible, à l’avenir, de financer un film comme Bacurau dont la portée politique n’échappera à personne ?

"Bolsonaro a supprimé les dépenses culturelles. Il a supprimé le ministère de la Culture, dès son entrée en fonction. C’est une de ses promesses de campagne, et il l’a tenue dès le premier jour. Les gens ont voté pour cela. Il n’existe plus de financement fédéral pour le cinéma, mais des gouvernements régionaux continuent d’accorder une grande importance à la culture. Cependant un financement régional n’est pas suffisant pour produire un film comme celui-ci."

Reverra-t-on Kleber Mendonça Filho à Cannes ?