Festival de Cannes

Un homme, une femme, ils s'aiment, ils se marient à Washington. A l'aube, des policiers défoncent la porte de leur chambre, les emmènent au commissariat, jettent l'épouse dans une cellule, son mari dans une autre. Leur crime : elle est Noire, il est Blanc. On est en Virginie en 1958. C'est interdit par la loi. « Une loi de Dieu qui a donné une couleur différente aux hommes sur chaque continent », dit le juge. « Le moineau ne partage pas son nid avec un rouge-gorge », ajoute-t-il.

Leur avocat fait tout ce qu'il peut pour leur éviter cinq ans de prison : ils devront quitter la Virginie illico et ne plus y remettre les pieds ensemble pendant 25 ans. Mr et Mme Loving (ça ne s'invente pas, l'histoire est vraie) montent dans leur voiture, quittent leur famille, leur quartier, leurs amis, leur terrain à bâtir, leur chère campagne pour la ville.

Rich et sa « brindille » sont des gens paisibles, discrets. Ils n'aiment pas déranger, revendiquer, protester comme les dizaines de milliers qui marchent désormais derrière Martin Luther King. Mais il a beau être un maçon, la vie qu'il a reconstruite avec sa femme et leurs enfants n'a pas de fondations. Alors, un jour, ils reprennent le chemin de la Virginie.

« Shotgun stories » et « Take Shelter » avaient imposé Jeff Nichols comme la figure de proue d'une nouvelle génération sensible au dérèglement des êtres et de la nature. « Mud » renvoyait au contraire à la tradition du récit initiatique façon Mark Twain, à l'americana selon John Ford, au romanesque inscrit dans les grands espaces. C'est définitivement dans cette ligne que s'inscrit « Loving ». C'est une page d'histoire vécue par d'honnêtes gens - ni héros, ni anti-héros - qui veulent vivre une vie simple. L'économie en avait décidé autrement dans « Les raisins de la colère », ici c'est la justice qui s'oppose à leur mariage.

Jeff Nichols livre un film qui ne fait jamais le malin, un film sans effets, sans ficelles, sans numéros mais avec de la dignité, de la subtilité, une mise en scène fluide, une narration limpide, des acteurs sobres. « Loving », c'est la quintessence du cinéma classique qui ne rime pas avec académique. Quelle puissance dramatique dans une esquisse de sourire de Ruth Negga, dans l’œil bleu fixe de Joel Edgerton (exceptionnel), dans les quelques mots arrachés à ce Mr Loving qui ne parle jamais : « Dites au juge que j'aime ma femme. »