Le film de Nabil Ayouch, "Much loved", présenté lors du dernier Festival de Cannes, sera interdit de projection au Maroc (voir ici). Critique. 

"Randa, est-ce que tu sais faire le 8 avec ton cul?" Dès les premières séquences de son huitième opus, Nabil Ayouch scotche le spectateur par ses dialogues graveleux et empreints d’un réalisme impitoyable qui sévit au sein de l’univers de la prostitution, en l’occurrence au Maroc.

Ce conte moderne dépeint le quotidien de quatre filles de joie. On y retrouve Noha, la meneuse, Randa, la rebelle, Soukaina, la romantique, et Hlima, la campagnarde. Elles sont accompagnées de leur chauffeur et protecteur Said, seul garant de la dignité masculine dans ce film empli d’ignobles prédateurs.

Entre partouzes humiliantes organisées par des nababs saoudiens et virées en boite avec de détestables touristes aux instincts primitifs dans un Marrakech effroyable (dont la représentation ne fera pas sourire le ministère du Tourisme), le petit groupe navigue à vue à travers les tempêtes et périodes d’éclaircies.

Rien ne leur sera épargné. La cruauté et les coups (dans tous les sens du terme) pleuvent sur le quatuor sans que jamais aucune ne courbe l’échine. Le film regorge d’innommables et embarrassants sursauts scénaristiques. Il apparait que le cahier des charges de l’horreur liée au plus vieux métier du monde est saturé et atteint même son paroxysme dans une scène de viol glaçante.

Au cœur de ce plan séquence asphyxiant, on souffre avec Noah, la cheffe de clan, maman méprisée et fille désavouée. Son interprète Loubna Abidar livre une composition étincelante. C’est elle qui porte cette bande de filles et le film à bout de bras.

Nabil Ayouch habite son œuvre d’un réalisme méthodique. Dans un souci d’authenticité, il s’est entretenu avec plus de 200 femmes qui pratiquent l’amour tarifé.

Il en découle une mise en scène radicale qui se révèle parfois outrancière dans le dévoilement de ces corps désemparés, abimés et tout simplement nus. Et toujours filmés au plus près. Sa volonté de n’éradiquer aucun aspect, aussi répulsif soit-il, dessert son propos et noie le public dans des scènes choquantes et des atrocités accolées gratuitement.

"La prostitution est autour de nous et au lieu de refuser de la voir, il faut essayer de comprendre comment des femmes qui ont eu un parcours difficile ont pu en arriver là", explique le cinéaste.

Le défi est relevé même si la technique d’afficher "tout ce que l’on refuse de voir" aurait sans doute mérité davantage de nuances.


"Much Loved", réalisé par Nabil Ayouch (Maroc – France), 1h48