Festival de Cannes

A mi-parcours de l'édition 2016 cannoise, un thème ressort déjà de plusieurs films vus dans les différentes sections cannoises : la famille qui cane, se brise, se désaxe, mue ou se reforme, parfois en écho de la marche vacillante du monde.

A la Quinzaine des Réalisateurs, les exemples se multiplient depuis Fais de beaux rêves de Marco Bellochio, présenté en ouverture. On y découvrait comment un orphelin, ayant perdu sa mère à neuf ans, traîne ce trou béant sa vie durant. Sur une forme et un ton différent, le film d'animation de Claude Barras, Ma vie de Courgette, montre avec une audace délicate, rare dans le cinéma pour enfant, comment un gamin de huit ans se recrée une famille au sein d'un orphelinat.

Rappelons que dans L'Economie du couple de Jaochim Lafosse chronique de la fin d'une cellule familiale, les comptes se solderont psychologiquement dès lors que l'on osera parler d'argent.

Mutante, quoique joyeuse et sereine à l'arrivée, est aussi la famille, authentique, qui s'est formé au fil des Vies de Thérèse. Après Les Invisibles, le documentariste Sébastien Lifshitz, accompagne la fin de vie de Thérèse Clerc, ancienne "bourgeoise catholique", mère de quatre enfants, divorcée à 40 ans - durant la charnière année 1968 - et métamorphosée en porte-flambeau de la lutte féminisme, du droit à l'avortement et de l'homosexualité : à elle une seule, une incarnation pionnière de la famille occidentale post-moderne, qui illumine un film positivement bouleversant, dont le propos et le rappel historique sont plus que jamais capitaux et toujours d'actualité.

Même le film noir Raman Raghav 2.0, inspiré de la figure d'un serial killer tristement célèbre en Inde, suggère l'héritage d'enfance douloureuse comme ressort de la face sombre et violente de l'entité fatale que forme un tueur et le flic qui le traque. Pour le réalisateur Anuraga Kashyap, figure de proue du nouveau cinéma indien, il s'agit aussi d'évoquer les démons qui taraudent la société indienne, en proie à l'hypocrisie religieuse, qui débouche régulièrement sur des flambées de violences.

On a vu aussi deux mères plonger quasi-pareillement dans un acte désespéré, avec le fruit de leurs entrailles dans leurs bras, pour tenter de mettre un terme à leur douleur sentimental. La première à la Quinzaine, dans le pourtant solaire et débridé Folles de joie de Paolo Virzi, porté par une volubile et échevelée Valeria Bruni Tedeschi et la ténébreuse et poignante Micaela Ramazzotti. A ces deux femmes désaxées, mise au ban dans un institut psychiatrique, Virzi offre une rédemption qui débouchera sur l'acceptation de leur lien, au sein de cet inattendu havre de paix.

L'autre chute se déroula à Un Certain Regard, conséquence, dans Harmonium de Kôji Fukada, de l'irruption du passé dans une cellule familiale sous la forme d'un repris de justice, ancien ami du père. Ce prétexte narratif permet l'examen séminal de l'insoutenable solitude de l'être dans ce théorème pasolinien à la sauce nippone, avec incursion d'un fils très dardennien.

Et c'est d'une famille brisée - père assassiné en début de récit, mère bigote - que naquit Loïs Fuller, danseuse-papillon pionnière de la scénographie moderne, dont Stéphanie Di Giusto retrace le parcours fulgurant au début du XXe siècle dans La Danseuse. Cette ode à la fièvre créatrice suggère aussi que l'artiste, pour s'accomplir, doit autant s'affranchir des normes de son temps qu'inventer sa propre cellule - ici un gynécée qui enfantera l'étoile qui éclipsa Fuller : Isadora Duncan - précisément incarnée par le fruit d'un couple célèbre, Lily-Rose Depp, face à la volontairement anonyme Soko.