Wolf and Sheep a deux titres de noblesses : c'est le premier film afghan que l'on découvre à Cannes et de surcroît le premier film afghan signé par une femme, Shahrbanoo Sadat. Cela étant précisé, son arrivée à la Quinzaine des Réalisateurs ne doit rien au hasard, mais est le fruit de l'incubateur qu'est le Festival de Cannes dans son ensemble, de même que la France cinéphilique.

Ce n'est pas amoindrir les mérites de Shahrbanoo Sadat que de préciser que cette dernière fut déjà présente à la Quinzaine en 2011 avec son court métrage Vice Versa One, alors que le projet de Wolf and Sheep était développé depuis un an déjà au sein de la Cinéfondation, l'incubateur de talent et de film mis en place par le Festival de Cannes. Malgré ce parrainage français initial, c'est en Allemagne et au Danemark que la réalisatrice a trouvé le soutien financier et technique essentiel, notamment via une campagne de financement participatif à laquelle la société Zentropa de Lars von Trier a apporté une contribution significative.

Pour autant, Wolf and Sheep ne renie pas ses origines. Situé dans l'arrière-pays afghan, le récit dépeint avec minutie le quotidien d'une petite communauté rurale de bergers. On y suit essentiellement les enfants, chargés de la surveillance des troupeaux d'ovins. Garçons et filles oeuvrent chacun de leurs côtés, se mêlant rarement. Loin des troubles du pays et de la guerre, les habitants vivent un peu hors du temps, selon des habitudes et des rites séculaires.

Si l'Islam régit les rites et l'organisation sociale, des croyances plus anciennes se transmettent encore. Parmi celles-ci, il y a la légende du Loup du Cachemire. Celui-ci, qui aurait perdu sa fourrure après s'être battu avec un meunier, a pris forme humaine sous l'apparence d'une belle femme à la peau verte. Après avoir vécu un temps avec son vainqueur, cette créature magique a repris sa vie sauvage et errerait dans les montagnes.

Ce prérequis magiques, planté rapidement en début de film - et alimentant quelques scènes oniriques hypnotisantes, sert de prétexte à une intrigue ténue. Shahrbanoo Sadat s'attache surtout à chroniquer les faits et gestes des enfants du cru : rivalités, petites et grandes médisances, jeux divers, disputes plus ou moins cruciales et une vague romance entre Sediqa et Quodrat. La première est tenue à l'écart du groupe de filles pour des raisons purement subjectives. Le second, de prime abord intégré parmi les garçons, devient bientôt l'objet de moqueries et racontars parce que sa mère s'est remariée avec un homme plus âgé, déjà marié à deux épouses.

Purement concret, pour cette histoire où les vrais loups menacent la seule source de revenu et de nourriture des habitants, le titre Wolf and Sheep est aussi métaphorique : comme dans toute communauté humaine, il y a des loups et des moutons dans le groupe, parfois à tour de rôle. Et ces villageois sont de toute façon condamnés, comme la réalisatrice le rappelle à la fin, à être les moutons de l'Histoire, malgré eux, malgré leurs croyances, malgré leur dur labeur.

Ce premier film de Shahrbanoo Sadat fascine par sa pureté formelle, qui exploite avec simplicité la majesté de paysages arides. Gardant essentiellement le point de vue des enfants, la réalisatrice évite les écueils du film à thèse, qui aurait été tenté pour le premier film authentiquement afghan depuis 1979. Là où tant de films nous ont montré des enfants soldats ces dernières années, celui-ci nous offre des enfants bergers : autre vision de l'innocence précocement perdue, mais tout autant signifiante.

Malgré sa perfection formelle - la mise en images témoigne notamment d'un sens du cadre remarquable, d'un art de l'espace et de la direction d'acteur - Wolf and Sheep souffre d'une intrigue un rien trop ténue. Ces prémices prometteuses - notamment par l'intrusion du magique dans le réel - ne sont pas totalement converties, tenant plus du prétexte à une peinture sociale que du propos totalement assumé.

Réalisation et scénario : Shahrbanoo Sadat. Avec Ali Khan Ataee, Amina Musavi, Masuma Hussaini,... 1h26