Carnage: le petit théâtre de Roman Polanski

Hubert Heyrendt Publié le - Mis à jour le

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Cinéma

Le rapport de Polanski à l’Amérique est problématique. Assigné à résidence en Suisse, ne pouvant que difficilement quitter le pays, il y a peu de chance que le cinéaste franco-polonais refoule un jour le sol américain. De cet exil involontaire, Polanski a fait l’un de ses thèmes majeurs. Ce n’est pas un hasard, en effet, s’il a choisi, avec Yasmina Reza, de transposer sa pièce "Le Dieu du carnage" à New York

A ce titre, la scène d’ouverture est passionnante. Depuis l’Europe, Polanski fait poser une caméra dans un square de Brooklyn. Un long plan fixe filme en arrière-plan le pont de Brooklyn et les tours de Manhattan, symboles d’une certaine arrogance de l’Amérique. Et, alors que la musique d’Alexandre Desplat fait monter la tension, Polanski observe en voyeur une scène a priori anodine. Des gamins se disputent. Ça tourne mal et l’un des enfants finit par balancer un coup de bâton dans le visage d’un autre. Ecran noir, générique et présentation des personnages.

On retrouve deux couples dans un appartement coquet de Brooklyn, les parents des deux mouflets, bien décidés à arrondir les angles pour ne pas aller jusqu’au procès. Mais tout les sépare. L’un vend des chasses d’eau et des casseroles, l’autre, son portable greffé à l’oreille, est l’avocat d’un groupe pharmaceutique en plein scandale. L’une écrit sur le conflit au Darfour et prépare un cobbler poires-pommes pour ses invités, l’autre est une épouse aussi élégante qu’oisive. C’est parti pour une heure vingt de jeu de massacre réjouissant, où la fine couche de vernis de la société se craquelle pour laisser voir la noirceur de l’humanité

Souvent très drôle et très juste dans sa description de l’hypocrisie et de la mesquinerie, "Carnage" s’amuse à faire joyeusement exploser les convenances d’une société américaine bien-pensante - plus largement, c’est la société occidentale entière qui est visée. Le problème, c’est que ce sont systématiquement les mêmes ficelles qui sont tirées et, malgré la durée resserrée du film, l’impression de redite se fait rapidement sentir. Hormis la scène d’ouverture, où il se passe vraiment quelque chose, on n’a que trop rarement le sentiment d’être au cinéma. Polanski use évidemment de tout son talent du cadre et du découpage pour filmer ses acteurs dans cet appartement transformé en cocotte-minute, retardant l’explosion finale. Mais le sentiment de théâtre filmé demeure et l’on ne voit pas bien ce que cette adaptation très fidèle apporte de plus à la pièce de Yasmina Reza. Polanski est pourtant, depuis ses débuts, le cinéaste du huis clos, qu’il a souvent exploité avec bien plus de rigueur. Dans "Carnage", toute tension est quasiment absente, au profit d’une petite comédie sociétale au cynisme exacerbé, Polanski se contentant de placer sa caméra là où il faut pour enregistrer les joutes verbales de ses acteurs

Reste le joyeux casting, un poil déséquilibré. Si John C. Reilly est une fois de plus brillant dans son registre, celui du beauf effacé, et Kate Winslet magistrale en pétasse bourgeoise, Jodie Foster est rapidement agaçante en mère de famille bobo-bio pleine de bons sentiments. Tandis que Christopher Waltz surjoue un peu l’homme d’affaires méprisant.

On reste malgré tout fasciné par la capacité de Polanski à distiller, dans une comédie a priori impersonnelle, une dimension biographique. Avec "The Ghost Writer", il recréait en Allemagne une Nouvelle Angleterre plus vraie que nature, tout en mettant en scène sous propre enfermement. Avec "Carnage", il poursuit cette réflexion pour régler, à distance, ses comptes avec une Amérique qui continue pourtant de le fasciner.

Hubert Heyrendt

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