Le réalisateur peint un mélodrame avec style dans l’Amérique des fifties.

C’est l’histoire d’un coup de foudre, au rayon jouets d’un grand magasin new-yorkais. La grande bourgeoise dans son manteau de fourrure l’a senti de suite mais la jeune vendeuse avec son bonnet de Père Noël a été surprise par cette sensation violente à l’égard d’une autre femme.

Il ne s’agit pas pour Todd Haynes de nous faire "La vie d’Adèle". L’époque ne le permettrait pas, on est au début des années 50 et Patricia Highsmith a la prudence d’écrire ce roman sous un nom d’emprunt (Claire Morgan). Il est réduit au minimum ou plutôt à l’essentiel. Une femme en instance de divorce voit son mari utiliser sa préférence sexuelle pour obtenir la garde exclusive de leur enfant. Sur l’écran, c’est une péripétie, le cœur du film bat entre ces deux femmes et c’est au style que Todd Haynes confie le soin de le raconter.

Henri Langlois, le mythique conservateur de la Cinémathèque française disait que le cinéma relevait des arts plastiques. Le réalisateur américain de "Far from Heaven" ne risque pas de le contredire tant "Carol" relève davantage du tableau que d’un film. Le travail est tellement dense et sophistiqué que les couleurs posées sur la toile ont une véritable texture. Le film n’a pas été écrit avec un stylo mais avec de la lumière, celle qui se réfracte à travers les vitres, qui se reflète sur le bitume mouillé, qui dessine des arabesques avec les phares de voiture. Et quelles voitures ! Toutes des années 50 avec leurs teintes improbables et leurs courbes de pin-up. Les costumes, les bâtiments, les meubles; tous racontent cette passion autant que les comédiennes qui parlent plus avec leur regard, leur vernis, leur peau qu’avec des mots.

Dans le rayon jouet du grand magasin, Carol achète une poupée qui pleure. C’est son cadeau de Noël pour sa ravissante fille, une vraie poupée aussi. La vendeuse, elle-même, ne semble pas encore sortie de l’enfance, de l’âge des poupées.

Todd Haynes n’est-il pas, lui-même, en train de jouer à la poupée comme d’autres jouent au train électrique. On est à la fois émerveillé par ce soin maniaque accordé à chaque détail de la reconstitution qui contraste avec la dimension transgressive du récit. Cela fait d’ailleurs apparaître les fissures dans cette Amérique idéalement conservatrice où chaque chose est à sa place, une femme est le plus bel accessoire de son mari.

Toutefois la magnificence de cette reconstitution a un poids qui pèse sur les personnages, les étouffe quelque peu, les empêche de vibrer. La toile semble retenir l’émotion ou plutôt la figer plastiquement. Haynes fait d’ailleurs le choix de dramatiser une seule scène au moment où la boucle du récit se referme à la façon de "Ecrit sur le vent" de Douglas Sirk.

Même si on pense au grand maître du mélodrame, c’est surtout à cause l’atmosphère fifties, Haynes semble bien plus proche de Terence Davies avec ce que cela comporte de critique sociale, de mise en cause d’une époque.

Cate Blanchett semble y avoir toujours vécu et Rooney Mara dont le film raconte l’éclosion ressemble à s’y méprendre à Audrey Hepburn lorsqu’elle atteint son plein épanouissement.

Les jurés de Cannes ont manqué d’élégance, de discernement, voire même d’honnêteté en décernant le prix d’interprétation féminine à l’une et pas à l’autre interprète de ce lumineux exercice de style.


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 Réalisation : Todd Haynes. Scénario : Phyllis Nagy d’après l’œuvre de Patricia Highsmith. Images : Edward Lachman. Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler… 1h58