Dans le cadre de la rétrospective Akerman à Flagey, sort aujourd’hui "I Don’t Belong Anywhere", documentaire qui remet à l’honneur la cinéaste bruxelloise. Il s’agit du 5e volet de la collection de la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles "Cinéastes d’aujourd’hui" - le prochain, signé Luc Jabon, sera consacré à Joachim Lafosse.

Casser l’image intello

Dans ce film, son premier en tant que réalisatrice, Marianne Lambert nous présente une Chantal Akerman touchante, loin de l’image froide que l’on peut avoir de l’auteur de "News from Home", "Jeanne Dielman", "Nuages"… "Je ne voulais surtout pas faire un film qui commente le cinéma de Chantal; d’autres l’ont déjà fait ou le feront beaucoup mieux. Je voulais montrer Chantal comme je la sens", explique celle qui fut la régisseuse d’Akerman sur "Demain, on déménage" en 2004 puis sa directrice de production sur "La folie Almayer" en 2011.

Marianne Lambert déplore en effet la forme d’injustice faite à Chantal Akerman, souvent présentée comme une cinéaste trop cérébrale… "Chantal ne me semble pas du tout une cinéaste intellectuelle et ne mérite pas uniquement cette étiquette, que je trouve réductrice par rapport à son cinéma, à sa vision du monde. A cause de cet a priori, peu de gens se donnent la possibilité d’avoir accès à ses films. A partir du moment où elle donne quelques clés de lecture dans ce documentaire, son cinéma devient plus accessible."

Professeur à l’IAD en régie, Marianne Lambert parle évidemment à ses étudiants de son travail avec Akerman. Un nom quelque peu oublié aujourd’hui… "Certains la connaissent mais j’ai souvent eu des jeunes qui n’ont jamais entendu parler d’elle. Cela me met en colère. On aime ou on n’aime pas son cinéma mais, quand on est dans une école de cinéma en Belgique, on connaît un tant soit peu. C’est un minimum !"

Reconnue à l’étranger

Suivant la cinéaste de New York à Paris en passant par Bruxelles et Tel-Aviv, "I Don’t Belong Anywhere" nous présente une femme déracinée, plus reconnue à l’étranger que sur ses terres. "Akerman a obtenu la reconnaissance aux Etats-Unis parce qu’elle est partie très tôt à New York, de façon très intuitive, explique Marianne Lambert. Là, il y a eu la rencontre avec Babette Mangolte, qui a été sa chef op’ sur plusieurs films, dont ‘Jeanne Dielman’. Elle était très introduite dans les milieux alternatifs et le cinéma expérimental. A travers cette rencontre, Chantal est rentrée dans un univers sur lequel elle a pu s’appuyer pour se nourrir."

Cette image de cinéaste expérimentale colle depuis à la peau d’Akerman, qui a pourtant signé des comédies plus populaires, comme "Un divan à New York" avec Juliette Binoche et William Hurt en 1996, qui n’ont jamais trouvé leur public. "Il y a une pointe de tristesse ou de déception chez Chantal, commente Lambert. C’est vrai qu’il y a cette tension chez elle entre vouloir rester expérimentale et quand même séduire le public. C’est l’un de ses paradoxes…"

Dans "I Don’t Belong Anywhere", celui qui parle le mieux du cinéma d’Akerman, c’est Gus Van Sant, qui avoue s’être inspiré de "Jeanne Dielman" pour le dispositif esthétique de "Last Days" en 2005. "J’avais envie de ne pas rester dans le franco-français ou le belgo-belge , affirme Lambert. Je voulais montrer la dimension internationale de Chantal avec un cinéaste qui, même s’il est pratiquement de la même génération qu’elle, est perçu tout à fait différemment par les jeunes, notamment grâce de la Palme d’or pour ‘Elephant’. Cela ouvrait le documentaire."


Au nom de ma mère

On s’est souvent moqué du cinéma d’Akerman en citant cette scène célèbre dans laquelle Delphine Seyrig épluche des pommes de terre en temps réel pendant de très longues minutes. C’était en 1975 dans "Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles". Ce film fétiche est évidemment à l’affiche de la rétrospective que lui consacre la Cinematek à Flagey jusqu’au 22 novembre. Tout comme "No Home Movie", le dernier film de la réalisatrice belge.

Dans ce documentaire émouvant, elle filme pour la dernière fois sa mère, l’accompagnant jusqu’à la fin, répondant avec tendresse à la violence de "Jeanne Dielman"."Chantal a souvent parlé de sa mère, l’a souvent filmée, dans son cinéma et ses installations, explique Marianne Lambert. Sa mère, rescapée des camps, est au centre de son œuvre. Chantal est porteuse de cette histoire des enfants de la 2e génération après la Shoah qui l’habite en permanence."

Cette mini-rétrospective propose également "La folie Almayer" (2011), des courts métrages et trois films minimalistes qui ont révélé la cinéaste dans les années 70 : "Je, tu, il, elle", "News from Home" et "Hôtel Monterey". 

-->Rens. : www.cinematek.be ou www.flagey.be.