Cinéma

Ce samedi soir à Séville, le Polonais Pawel Pawlikowski, déjà grand vainqueur en 2014 avec Ida, a survolé la soirée, empochant pas moins de cinq prix. Tandis que le Flamand Lukas Dhont a remporté le prix de la découverte de l’année pour Girl.

C’est dans le cadre du Théâtre de la Maestranza de Séville, opéra inauguré en 1991 dans le quartier d’El Arenal, en bordure du canal Alphonse-XIII, que se déroulait, ce samedi soir, la 31e cérémonie des Prix du cinéma européens (EFA). On attendait évidemment beaucoup pour Girl, film phénomène depuis Cannes (où il avait obtenu la Caméra d’or). Nommé à trois reprises, le jeune Flamand Lukas Dhont s’est finalement contenté du prix de la découverte de l’année.

C’est en effet Pawel Pawlikowski qui a survolé le palmarès. Déjà grand vainqueur aux EFA en 2014 pour Ida, le Polonais est de nouveau reparti avec cinq statuettes pour Cold War. Un triomphe amplement mérité pour cette sublime histoire d’amour dans la Pologne communiste, en noir et blanc et en écran 4/3, emmenée par Tomasz Kot et la bouleversante Joanna Kulig, qui a été sacrée meilleure actrice. Prix de la mise en scène à Cannes, le film succède à The Square du Suédois Ruben Östlund, qui s'était imposé l'année dernière. De bon augure pour les prochains Oscars, où le film est en lice dans la catégorie du meilleur film étranger.

A Séville, Cold War a décroché tous les prix pour lesquels il était nommé (film, réalisation, scénario, actrice...), à l’exception de celui du meilleur acteur. Celui-ci a été remis à l’inclassable Marcello Fonte, exceptionnel il est vrai dans Dogman de Matteo Garrone. Déjà récompensé à Cannes, l’Italien a soufflé le prix à la barbe du jeune Flamand Victor Polster, nommé pour Girl.

Sur un air de flamenco

Se déroulant à Séville, la cérémonie avait évidemment une saveur très hispanique, avec un notamment grand numéro, en ouverture, de Rossy de Palma. L'actrice espagnole a dansé le flamenco sur scène, avant de faire hurler de rire la salle avec une présentation très très décalée, l'un des grands moments de la soirée. Un peu plus tard, le président de l’Académie du cinéma européen, Wim Wenders, remettait, en espagnol, un prix pour l’ensemble de sa carrière à la grande actrice Carmen Maura. L'Espagnole avait d’ailleurs remporté en 1988 le tout premier prix de la meilleure actrice européenne pour sa prestation dans Femmes au bord de la crise de nerfs, de son réalisateur fétiche Pedro Almodovar, avec qui elle a tourné sept films de Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier en 1980 à Volver en 2016.

Autre habituée d’Almodovar, Victoria Abril a, elle, remis à Ralph Fiennes le prix de la contribution européenne au cinéma mondial. De Harry Potter (où il incarne Voldemort) au Patient anglais, en passant par James Bond (on l’a vu dans Skyfall et Spectre), La liste de Schindler, The Constant Gardener ou Grand Budapest Hotel, l’acteur britannique a en effet multiplié les rôles marquants au grand écran. Tandis qu’il vient de boucler son troisième long métrage en temps que réalisateur, The White Crow, un biopic du danseur Rudolf Noureev qui était projeté ce vendredi soir à Séville.

« Puis-je me sentir Anglais et Européen? Oui! C’est ce que je ressens au fond de mes tripes. En Angleterre, il n’y a plus que le bruit de la division. Mais faire des films peut offrir une fenêtre sur une autre expérience humaine et réconcilier nos différences et notre humanité commune », a déclaré Fiennes, très grave, en évoquant le Brexit.

Une soirée très politique

Si la bonne humeur était de mise, ces 31es Prix du cinéma européen se sont aussi, souvent, fait beaucoup plus sombres. « On doit prendre la parole pour ceux qui ont perdu leur voix », a tonné la Polonaise Agnieszka Holland en début de cérémonie. La Présidente du conseil d’administration de l’Académie du cinéma européen a mis en garde contre la censure en Europe, à une époque où certains de ses collègues sont mis en prison.

Un hommage a en effet été rendu au réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, qui vent de recevoir le Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit du Parlement européen. Le cinéaste réalise en ce moment un film, d’après l’une de ses pièces, depuis... sa prison russe. L’Académie a également évoqué la situation de Kirill Serebrennikov, dont le magnifique film Leto a été récompensé à Séville du prix des meilleurs décors. Le cinéaste russe attend son procès, détenu à domicile jusque avril 2019 dans son appartement de Moscou, sans accès à son avocat ou à Internet…

Les oreilles de Poutine ont à nouveau sifflé un peu plus tard, quand Ivan Shvedoff, acteur russe ayant fait carrière à Hollywood, a trinqué au nom des droits de l’homme en Russie. « En espérant qu’on les aura un jour… »

Quand l’Europe revendique son unité

En remettant un prix d’honneur à Costa-Gavras, l’Académie a également envoyé un message très politique. Sur scène, Wim Wenders a mis en avant le courage du réalisateur de Z, Missing ou L’aveu, saluant en lui « une inspiration pour tous ceux qui veulent changer le monde! ». En recevant sa statuette, le cinéaste français d’origine grecque a affirmé: « L’Europe est mal en point, mais Wim et l’Académie montrent l’exemple de ce qu’elle pourrait être: c’est à dire être tous ensemble… »

Ce message d’unité a résonné comme un leitmotiv tout au long de cette 31e cérémonie des Prix du cinéma européen. Au gré des discours et des interventions, c’est en effet, en creux, le portrait d’une Europe en crise qui s’est dessiné, samedi soir, à Séville. Où la grande famille du cinéma européen a fait part, à de nombreuses reprises, de ses inquiétude face aux menaces qui planent à nouveau sur le continent…

Palmarès EFA 2018

  • Meilleur film: Cold War de Pawel Pawlikowski (Pologne)
  • Meilleure comédie: La mort de Staline d’Armando Iannucci (France/Grande-Bretagne/Belgique)
  • Meilleur réalisateur: Pawel Pawlikowski pour Cold War (Pologne)
  • Meilleure actrice: Joanna Kulig dans Cold War de Pawel Pawlikowski (Pologne)
  • Meilleur acteur: Marcello Fonte dans Dogman de Matteo Garrone (Italie)
  • Meilleur scénariste: Pawel Pawlikowski pour Cold War (Pologne)
  • Prix Fipresci de la Découverte européenne: Girl de Lukas Dhont (Belgique)
  • Prix du public: Call Me by Your Name de Luca Guadagnino (Italie)
  • Meilleur documentaire européen: Bergman - A Year in a Life de Jane Magnusson (Suède)
  • Meilleur film d’animation: Another Day of Life de Raul de la Fuente & Damian Nenow (Pologne/Esp./Bel….)
  • Court métrage: Gli anni de Sara Fgaier (Italie/France)
  • Prix de l’Académie: Constantin Costa-Gavras
  • Prix EFA d’honneur: Carmen Maura
  • Prix de la contribution européenne au cinéma mondial: Ralph Fiennes
  • Prix Eurimages de la coproduction: Konstantinos Kontovrakis & Giorgos Karnavas
  • Prix universitaire européen: Lazzaro Felice d’Alice Rohrwacher (Italie)
  • Direction de la photographie (Prix Carlo Di Palma): Martin Otterbeck pour Utoya, 22 juillet d’Erik Poppe (Norvège)
  • Montage: Jarosław Kamiński pour Cold War de Pawel Pawlikowski (Pologne)
  • Décors: Andrey Ponkratov pour Leto de Kirill Serebrennikov (Russie)
  • Costumes: Massimo Cantini Parrini pour Dogman de Matteo Garrone (Italie)
  • Maquillage et coiffure: Dalia Colli, Lorenzo Tamburini & Daniela Tartari pour Dogman de Matteo Garrone (Italie)
  • Compositeur: Christoph M. Kaiser & Julian Maas pour 3 Jours à Quibéron d’Emily Atef (Autriche)
  • Son: André Bendocchi-Alves & Martin Steyer pour Der Hauptmann de Robert Schwentke (Allemagne)
  • Effets visuels: Peter Hjorth pour Border (Gräns) d’Ali Abbasi (Suède)

r").