Cinéma Noir et blanc, format 1.33, Pologne des années 50. Après "Ida", voici Zula. Pawlikowski, c’est beau comme du Murnau.

Noir et blanc, format carré, photographie sublime, années 50, Pologne. La toute première impression est qu’on n’a pas quitté Ida. D’ailleurs, on reconnaît l’interprète de Wanda, la tante de la novice, toujours aussi sèche et déterminée.

Avec Wiktor, un ami musicien, elle sillonne la campagne polonaise pour enregistrer des chansons populaires, comme Alan Lomax le faisait avec les vieux bluesmen aux Etats-Unis à la même époque. L’initiative est conduite par un cadre du parti communiste, qui encourage l’idée d’un spectacle issu de la culture populaire.

Très pro, le duo procède à des auditions, forme une vingtaine de filles et de garçons, soigne les costumes, fait répéter l’orchestre pour offrir une représentation de niveau professionnel qui enchante le public. Et le pouvoir ! Au point de vouloir en faire sa carte de visite culturelle, en y introduisant des chansons à la gloire du régime et de Staline.

Alors qu’on plantait le décor, on a observé furtivement le coup de foudre du pianiste et chef d’orchestre pour une des chanteuses. Pas la meilleure, celle qui a le plus de caractère. "Est-ce que vous vous intéressez à mon talent ou à moi en général ?", lui demande-t-elle.

En général. Et même à la vie à la mort. Notre musicien a envie de vivre son amour au grand jour, de ne plus être fliqué par le directeur administratif, de jouer d’autres musiques, de rencontrer d’autres musiciens. Alors, il profite du passage de la troupe à Berlin au début des années 50 pour passer à l’Ouest. Mais elle ne le suit pas. C’est la guerre froide en général et pour eux en particulier.

D’une certaine façon, le poète Pierre Reverdy a déjà résumé leur histoire : "Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour." Mais on ne l’a jamais vue comme cela au cinéma. Question de style, de regards, d’angles.

Politique, d’abord. Celle-ci crée des difficultés administrativement insurmontables entre eux, alors que ni l’un ni l’autre n’ont de convictions idéologiques. Pawlikowski surprend dans sa façon de mettre socialistes et capitalistes, dos à dos. Il n’y a que les méthodes de compromission qui changent.

Musicale ensuite. Pawlikowski réussit un film musical très original, même très originel. Il revisite les thèmes musicaux de la tradition jusqu’au jazz, en passant par le folklore. Au lieu d’opposer une forme ancienne à une forme nouvelle, il révèle la beauté de chaque expression, tout en rendant compte de l’extraordinaire bouillonnement des années 50.

Formelle, également. Noir et blanc, format carré, cadrage singulier avec toujours ce grand espace au dessus du personnage. Ces trois caractéristiques identifient le réalisateur polonais instantanément. Pourtant, si Ida était tout en plans fixes, Cold War est tout en mouvements… entre l’Est et l’Ouest. Son image a une telle densité, une telle texture, un tel sens de la composition qu’on a le sentiment de la caresser avec les yeux, comme L’Aurore de Murnau.

Dynamique, enfin. Cold War se déploie sur 15 années, entre 1949 et 1964. Pourtant, le film ne dure que 1 h 24, générique compris. Chaque séquence est un temps fort constitué en bloc autonome, séparé du suivant par un fondu au noir. Le spectateur a chaque fois quelques secondes pour remplir l’ellipse, faire son film sur un trou noir de deux ans parfois.

Pawlikowski a confiance dans ses spectateurs, comme il a confiance dans ses acteurs, convaincu qu’un seul regard peut être bien plus explicite que trois répliques. Il a raison. Joanna Kulig, exceptionnelle, ne parvient pas à dissimuler ses sentiments. Quant à Tomasz Kot, avec lequel le réalisateur entretient une certaine ressemblance, il garde tout à l’intérieur, avant de le sortir du bout des doigts.

Épuré, Cold War est le récit poignant d’une passion volcanique. Les sentiments sont incandescents. On y voit l’amour, dans un dernier plan, celui d’un simple banc en pleine campagne que Zula et Wiktor viennent de quitter. L’un a proposé à l’autre de changer de place car la vue est plus belle de l’autre côté. C’est sublime, c’est inoubliable, c’est sacré, c’est débarrassé de toute sensiblerie, ce poison mortel pour l’émotion. C’est un des plus beaux plans de fin de l’histoire du cinéma.


© IPM
Réalisation : Pawel Pawlikowski. Image : P. Pawlikowski & Łukasz Zal. Avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza. 1 h 24.