En 1977, auteur encore confiné à l’horreur, David Cronenberg déclarait : "Tous les films d’horreur ont une base dans le corps. Il y aura donc un élément sexuel inévitable." Dont acte : les corps en mutation ou mutilés traversent son cinéma, métaphores de névroses ou déviances, de Shivers (1975) à Dead Ringers (1988) en passant par Videodrome (1983).

Le réalisateur canadien ne pouvait être qu’attiré par Crash !, roman de J.G. Ballard de 1973, réunissant obsession sexuelle, fascination des cylindrées et pulsion morbide. L’ouverture du film enchaîne trois coïts, un tantinet grandiloquents.

Du Londres du roman, Cronenberg transpose le récit en Amérique du Nord, bardée d’échangeurs autoroutiers. Le protagoniste principal s’appelle toujours James Ballard (James Spader). Ce réalisateur de publicités partage avec sa femme Catherine (Deborah Kara Unger) le goût des amours libres.

Qui trop embrasse, mal étreint : la chair reste triste et s’embrase peu. Survient pour James une sortie de route. Choc frontal avec la voiture des Remington. L’homme meurt sur le coup. La femme, Helen (Holly Hunter), comme James est grièvement blessée. Une seconde avant de s’évanouir, James aperçoit sa poitrine dénudée.

À l’hôpital, bardé d’une attelle qui lui transperce les chairs, James croise Helen mais aussi Bob Vaughan (Elias Koteas), autre suturé de la route. D’une farde qui lui tombe des mains s’échappent des photos, gros plans de cicatrices.

Helen et James se croisent à la casse automobile et font l’amour dans la carcasse de celle de James. Puis se retrouvent à une mise en scène clandestine de Vaughan : la reconstitution non simulée de l’accident mortel de James Dean. Vaughan est le gourou d’une communauté de symphorophiles, individus chez lesquels l’excitation sexuelle se déclenche en assistant à un crash. Ils matent des vidéos d’accident et des photos de corps comme d’autres des films pornogjraphiques. Vaughan, voyeur charognard de carambolages, entraîne James et bientôt Catherine dans sa quête du coït : l’accident ultime.

Au diapason de Vaughan, Cronenberg aborde un peu son film comme un pornographe de cicatrices. Voir le plan fétichiste sur la scarification qui fend et boursoufle la jambe de Rosanna Arquette, couverte d’un bas résille.

Mais son esthétique est l’antithèse du porno. C’est un monde de bleus métallique, de gris bétonnés, de blancs néons… De même, le jeu des acteurs est d’une froideur totale, dénué de glamour. L’accumulation de sexe annihile le désir, overdose volontaire qui évite toute sublimation. Crash semble une réaction ironique aux thrillers érotiques à la Basic Instinct de la décennie précédente. Nous sommes voyeurs, certes, mais avec distanciation, sans émotion - revers.

Restauré, Crash fascine comme une sublime relique : voitures sans électronique, cascades sans numérique, ses cicatrices prosthétiques, riffs électriques so eighties d’Howard Shore et, hors Holly Hunter, casting oublié… Ironie : la dernière contribution de James Spader au cinéma est la voix du robot maléfique dans Avengers : L’Ère d’Ultron, de Marvel/Disney, symbole exemplaire d’un cinéma viscéral supplanté aujourd’hui par le pur narratif, le strict moralisateur ou la vulgaire exploitation. La machine a supplanté la chair.

Crash Thriller antiérotique de David Cronenberg. Scénario David Cronenberg d’après le roman de J.G. Ballard. Photographie Peter Suschitzky. Avec James Spader, Holly Hunter, Elias Koteas, Deborah Kara Unger,… Durée 1h40.

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