Danser sur les toits, dans les bois, dans un tunnel ou devant le Louvre, danser en coulisse ou sur scène, mais avant tout danser… Toujours, partout, en sublimant la technique pour tendre vers l’épure. En délaissant l’expression de sentiments pour magnifier le "mouvement pur", en célébrant la danse comme un art autonome, unique.

Faire de chaque geste du quotidien une chorégraphie, laisser entrer le hasard dans l’enchaînement des mouvements et célébrer la beauté des corps dans l’effort, dans l’instant. Compter sur le pouvoir de la rythmique pour que musique et danse s’épousent harmonieusement. C’est cela la patte de Merce Cunningham : souligner la beauté singulière du geste inscrit dans l’espace.

Par le biais de son documentaire, la cinéaste russe Alla Kovgan, spécialisée dans la représentation de la danse, explore l’univers de l’un des chorégraphes majeurs du XXe siècle, qui a transformé notre perception du spectacle et de la danse, telle qu’on la concevait sur scène. Cherchant à réunir les acquis du ballet classique (magnifiant les mouvements de bras et de jambes) et du ballet moderne (qui a révolutionné le travail du tronc), Cunningham crée des chorégraphies hautement graphiques où le mouvement apparaît dans toute sa singularité. Torsion des torses, élans des bras, rythmique des pieds jusqu’à la bascule ou l’envol. Des chorégraphies auxquelles la réalisatrice rend grâce via des mises en scènes et des décors léchés.

La 3D magnifie la profondeur de champ et la composition très graphique des créations de Cunningham tandis que le recours au splitscreen permet de comparer les danseurs d’hier et les ensembles d’aujourd’hui. Parsemé d’interviews de membres historiques de sa troupe, le film nous entraîne dans le labyrinthe d’une pensée onirique éclairée par des images d’archives inédites.

Grand ami des artistes : Warhol, etc.

Remontant le fil de sa pensée visionnaire (musique et danse doivent se concevoir séparément et chaque spectacle doit être unique), le film balaie une période longue de 70 ans. Alla Kovgan présente des extraits des 14 principaux ballets (Summerspace, etc.) d’une carrière riche de près de 180 créations. Un talent précurseur d’abord reconnu en Europe, et singulièrement à Londres, avant d’exploser sur sa terre natale, les États-Unis.

Si on suit le danseur dans les premiers temps de son enseignement millimétré, à travers la création de son école et de sa troupe nomade, on découvre peu de choses sur sa vie en dehors du ballet. Le documentaire se focalise sur la révolution qu’il a instillée et sur les nombreuses collaborations artistiques (Andy Warhol, Jasper Johns, etc.) qui l’ont nourri.

Sa collaboration au long cours avec le musicien John Cage, son compagnon, et avec le plasticien Robert Rauschenberg lui a permis de donner naissance à des œuvres uniques, sur un plan visuel, auditif et rythmique. Un univers où la danse ne soutient pas la narration mais où Cunningham magnifie les potentialités du corps et l’élan du quotidien.

Cunningham Documentaire De Alla Kovgan Avec Merce Cunningham Durée 1h30.

© D.R.