En compagnie de Keira Knightley, James Kent marche sur les traces de James Ivory.

Comme dans Allemagne année zéro ou La scandaleuse de Berlin, on découvre le Reich sous les décombres. Un colonel anglais vient chercher une femme à la gare d’Hambourg. Quelle femme ? Sa femme ? Leur accolade polie ne ressemble pas à des retrouvailles après des mois de séparation. Leur voiture traverse la ville en ruines. Sous les monticules de débris, on trouve encore des morts, cinq mois après la fin de la guerre. Des mois qui ont eu un effet sur le colonel. Il voit des malheureux qui dégagent les gravats, vivent dans des camps, crèvent de faim. Elle voit des ennemis qui ont enfin ce qu’ils méritent.

Quand ils arrivent au superbe manoir qu’ils vont occuper, il salue le propriétaire et lui présente sa femme - c’est donc sa femme - mais elle refuse de serrer la main d’un boche. Est-elle furieuse d’avoir rejoint son mari en Allemagne ? Oui, quand il lui apprend qu’il a autorisé Herr Lupert et sa fille à rester dans la maison, pour leur éviter de vivre dans un camp.

Ce geste magnanime, c’est elle, seule, qui en paie les conséquences (aftermath), un malaise permanent produit par un mélange de colère et d’inconfort à occuper la maison d’un nazi, à sentir sa présence qui l’épie. Le colonel, lui, est toujours parti. Est-il très occupé ou fuit-il son épouse ?


Il y a du James Ivory dans ce mélodrame où Keira Knightley marche dans les pas de Vanessa Redgrave, Emma Thompson, Helena Bonham Carter, ce mélange britishissime de classe, d’intelligence, d’incandescence et de tempérament. Il y a ce même soin maniaque attaché aux costumes. La garde-robe est exceptionnelle, pas dans le sens d’un défilé glamour mais l’expression de la personnalité de l’héroïne, dont la robe de soirée constitue l’apothéose. Il en va de même pour les décors qui cernent Herr Lupert. Les touches de Bauhaus dans ce cadre aristocratique traduisent sa modernité. Il y a même un compositeur discret qui n’est pas sans rappeler Richard Robbins, le fidèle musicien d’Ivory.

Comme le réalisateur des Vestiges du jour, James Kent n’est pas un antiquaire scrupuleux, il se sert de ces éléments pour montrer ce qui ne se voit pas, faire entendre ce qui ne se dit pas. Toutefois, il n’ose pas aller jusqu’au bout de l’understatement. Il est vrai qu’il travaille pour un studio américain, là où Ivory était protégé par son producteur Ismaël Merchant. The Aftermath est l’image de la trace sur le papier peint du grand salon, celle d’un tableau manquant. On a compris mais il va l’expliquer.

Si Keira rayonne tout en nuances dans un rôle sur mesure, Jason Clarke, souvent cantonné dans des rôles stéréotypés, saisit l’occasion de montrer toute sa subtilité. Il est bouleversant dans sa sobre scène d’aveux. En revanche, Alexander Skarsgård échoue à donner une identité, une épaisseur, une vérité à Herr Lupert.

Au-delà du mélodrame, James Kent creuse son regard singulier sur la guerre dans la lignée de Testament of Youth . On se souvient de cette scène où l’héroïne anglaise, infirmière au front, réconfortait un soldat allemand mourant. Ici, c’est un officier qui manifeste sa compassion pour la population d’Hambourg qui a vu plus de bombes tomber sur sa ville en un week-end que Londres durant toute la guerre. Une compassion éclairée, ces bombes n’ont pas pulvérisé l’idéologie nazie. Des militants s’organisent en se tatouant 88 sur le bras. H est la huitième lettre de l’alphabet.

The Aftermath / Cœurs ennemis Mélodrame historique De James Kent Scénario d’après l’œuvre de Rhidian Brook Avec Keira Knightley, Alexander Skarsgård, Jason Clarke Durée 1h 48.