Cinéma

En 1985, il ne faisait pas bon se découvrir atteint du virus du sida aux Etats-Unis. On vous donnait trente jours de sursis, vos amis vous assimilaient d’office à une "tapiolle" - ce qui, au Texas, revenait à être un pestiféré doublé d’un dégénéré - et certains médecins, devant la propagation fulgurante de l’épidémie, vous utilisait comme un cobaye pour tester à dose de cheval l’AZT, un anticancérigène rejeté par la Food and Drug Administration en… 1964.

C’est, du moins, ce que vécu Ron Woodroof , 35 ans, redneck bon teint, ayant un peu trop forcé sur l’alcool, la drogue et les femmes, à une époque où on pensait encore dans le public que le sida ne touchait que les homosexuels. D’abord persuadé d’une erreur de diagnostic, l’homme comprit qu’il faisait bien partie, lui aussi, d’une population à risque. Après avoir tenté, en désespoir de cause, de se soigner à l’AZT, il rencontra un médecin rayé de l’ordre qui, avec un cocktail de substances non approuvées par la FDA lui fit passer le cap fatidique des trente jours - il devrait en vivre finalement 2527 de plus… En bon Américain, Ron comprit qu’il y avait là un marché énorme : la demande de toute une communauté, en l’occurrence homosexuelle, pour une cure "miracle". Le reste est une histoire vraie, adaptée à l’écran par Jean-Marc Vallée.

Woodroof est aussi beauf qu’Erin Brokovich, mais moins attachant. Il jure comme un charretier (ce qui passe encore) mais il est homophobe viscéral - c’est moins sympa. L’appât du gain l’intéresse plus que son prochain. Mais, mais, mais… Il va quand même défier l’autorité et, comme d’autres à la même époque aux Etats-Unis, trouver un trou légal pour instaurer les "buyers clubs". L’astuce de ces derniers : offrir un abonnement mensuel à des acheteurs… auxquels on offre des cadeaux - soit des substances "non autorisées" (qui ne sont ni légales, ni illégales). La transaction financière étant absente, il n’y a pas de trafic selon la lettre de la loi.

Sans humour ni pathos, le récit suit son cours, un peu inhabituel, même si, à sa manière, Ron trouve aussi sa rédemption. Le film est anti-politiquement correct, parce qu’il met en doute l’autorité médicale et l’administration qui la chapeaute. Il prend aussi le risque assumé de laisser croire que face à une maladie comme le sida, on peut se soigner seul (seuls les plus crédules se laisseront prendre : le scénario pose des limites).

La force du film, comme souvent dans les adaptations de récits authentiques, repose sur la performance de Matthew McConaughey. Un rôle "à oscar" qui, après "Killer Joe" de William Friedkin, "Mud" de Jeff Nichols ou son mémorable monologue dans "Le loup de Wall Street" de Martin Scorsese, confirme la reconversion des comédies à l’eau de rose. Emacié, amaigri, sec comme une trique aussi bien physiquement que dans son rapport aux autres, il traverse le film avec la même énergie vitale qui a dû faire tenir debout le vrai Ron Woodword, une espèce de fureur de vivre permanente, complètement auto-centrée. Face à lui, Jared Leto, en queer excentrique est convaincant jusqu’au bout des ongles, sans jamais tomber dans la caricature.

Au diapason, Jean-Marc Vallée remise au placard le maniérisme de son précédent "Café Flore". Evitant le ton compassé ou le beau récit exemplaire du combat d’un petit David citoyen contre les Goliath des multinationales, le réalisateur de "C.R.A.Z.Y." se met d’abord au service du récit, entamant lui aussi une cure d’amaigrissement formelle plus que salvatrice.

  Réalisation : Jean-Marc Vallée. Scénario : Melisa Wallick, Craig Borten. Avec Matthew McConaughey, Jennifer Garner, Jared Leto… 1h57