Comme un phare arrogant de la modernité, une tour géante défie le ciel au-dessus de Dakar. Dans un bureau conteneur au bord du chantier, des ouvriers s’agitent. Trois mois qu’ils ne sont pas payés. Ils réclament leur salaire, sans colère. "On a des familles", dit l’un. "Je n’ose pas rentrer chez moi avant 21h, tellement j’ai des dettes", dit l’autre.

Souleiman s’en va retrouver la jolie Ada. Le jeune homme est un amoureux lyrique. Et pressant aussi. Il insiste, elle résiste. On verra ce soir, dit-elle. Il lui glisse sa chaîne en or dans la main, il a du mal à la laisser partir. De retour de son escapade, Ada se fait sermonner par sa copine voilée : "Ce Souleiman, c’est Dieu qui te teste à 10 jours de ton mariage" - arrangé faut-il le préciser.

Le soir, Ada fausse compagnie pour retrouver son Souleiman sur la plage. Il n’est pas là. Ses amis, non plus. Toutes les autres filles sont déjà au courant. Les garçons sont partis en pirogue, direction l’Espagne. Quelques jours plus tard, une rumeur circule dans le quartier : le corps de Souleiman aurait été retrouvé dans les filets d’un pêcheur. Mais, le jour du mariage d’Ada avec le riche Omar, la fête est interrompue par un incendie, celui du lit nuptial. Et certaines prétendent avoir vu Souleiman rôder autour de la maison.

Des dimensions

Voilà comment on pourrait pitcher Atlantique, à la première dimension, celle d’une histoire d’amour. Mais, tout au long, la réalisatrice, Mati Diop s’emploie à en suggérer d’autres. Celle d’un pamphlet politique contre le capitalisme local et son exploitation assassine de la jeunesse. Celle du regard sur la migration depuis la rive de départ et à travers les yeux des compagnes qui restent. Celle, féministe, du poids de la religion et des traditions sur les épaules des jeunes filles.

Pourtant, ce n’est en rien un film de combat, si ce n’est celui du ressac. La brume, les embruns, la chaleur, la vapeur, la fièvre, le vent, le disque orange du soleil, la pulsion de l’eau, le ventre vivant de l’océan ; tout fusionne pour construire un univers parallèle, pour suggérer une autre réalité où les jeunes veuves des malheureux migrants sont désormais des spectres aux yeux blancs. Chaque soir, elles viennent demander des comptes et des millions à un riche homme d’affaires qui, en refusant de payer ses ouvriers, les a poussés à prendre la mer qui les a avalés.

Bien que s’inscrivant dans l’air du temps des drames de la migration, dans le portrait des jeunes filles de Dakar aux rêves blindés ou fauchés, la préoccupation de Mati Diop, se trouve d’abord dans la forme, dans son souci de créer un univers tout à la fois : réaliste, fantastique, poétique, sensoriel. On est ici à des années-lumière de Ken Loach et à quelques mètres de Claire Denis qui fait parler les corps avec ses fluides et ses sécrétions.

C’est évidemment très ambitieux pour un premier film, mais ces ambitions restent au stade des intentions, le film ne prend pas vraiment. On est frappé par le point de vue de la cinéaste, par son style, son approche, qui déploie une réalité fantastique. En lui décernant son Grand prix, le jury du festival de Cannes a fait le pari d’un talent originel, en devenir.

Atlantique Essai dramatique De Mati Diop Scénario Mati Diop, Olivier Demangel Avec Mama Sané, Ibrahima Traore, Abdou Balde Durée 1h45. Grand prix au Festival de Cannes.

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