Nicolas Bedos retrouve Doria Tillier pour une comédie romanesque construite comme une horloge et huilée avec esprit.

Ça vous dérange si je partage un peu votre passé ? Rien que pour cette phrase qui vous envoie dans la stratosphère, ça vaut la peine de faire un tour à La Belle époque. Attention, ce n’est pas la période, entre 1889 et 1914 comme l’ont décidé les historiens, mais plutôt celle que chacun préfère. Pour Victor (Daniel Auteuil), c’est son bistrot à Lyon quand il avait 20 ans. Un jour, une grande rousse y est entrée comme un courant d’air et l’a décoiffé pour la vie.

Quarante ans plus tard, elle s’est teinte en noir et vient de le mettre à la porte. Trop ronchon, trop déprimant, trop dans le passé, dépassé.

Victor accepte le cadeau très original de son fils. Une société de spectacle se charge d’organiser la soirée de ses rêves, peu importe l’époque : prendre une cuite avec Hemingway, dîner à la table de Marie-Antoinette. Victor choisit un bistrot à Lyon en 1974.


Cette société spécialisée dans l’événementiel personnalisé se met au travail comme une équipe de pré-production de cinéma et Victor se retrouve dans le décor de ses 20 ans, au milieu de comédiens pour revivre, en conscience, son moment heureux.

Pas mal comme pitch, mais surtout, et c’est tellement rare dans le cinéma français, Nicolas Bedos ne s’en est pas contenté, il l’a poussé pour lui donner de l’épaisseur, ou plutôt de la profondeur car c’est une mise en abyme.

Professionnelle. Comme Truffaut dans La Nuit américaine, Bedos fait son film sur le cinéma, sur ce pouvoir du metteur en scène de reconstituer, à l’identique, ses souvenirs, voire de les fantasmer, comme Fellini dans Amarcord.

Personnelle. Doria Tillier est la muse de Nicolas Bedos, une source pétillante d’inspiration. Il la faisait passer par tous les âges dans Mr et Mme Adelman ; maintenant, c’est par toutes les couleurs. Elle est rousse, elle est brune, elle est blonde. En tant que scénariste, il fait ce qu’il veut de cette créature, mais ce n’est pas sans risque, car si l’actrice fait son job, la femme vit parfois mal ce rapport de force, dont il abuse. C’est un couple à l’épreuve du cinéma. Et quand le dialoguiste est inspiré, les échanges sont virtuoses. Et vertigineux, car décors, accessoires, costumes, texte : tout est théâtral au sens où tout le monde joue un rôle même si c’est le sien, où tout est faux, sauf les émotions qui peuvent devenir réelles, authentiques.

Quel bonheur de revoir Daniel Auteuil comme cela, à son meilleur niveau dans un rôle - majeur - qui capte le sentiment de sa génération. Doria Tillier, révélation de Mr et Mme Adelman, confirme un talent original dans deux films jubilatoires de l’année, Yves et La Belle époque où, il est vrai, Nicolas Bedos lui donne bien plus qu’un personnage à jouer.

L’auteur réalisateur monte en puissance. La Belle époque est plus virtuose et inventif que Mr et Mme Adelman, déjà enthousiasmant. Surtout, après tant de films "inspirés d’une histoire vraie", son cinéma revendique le retour du romanesque, du dialogue ciselé, de l’imagination, sans que tout cela soit complètement faux, émotionnellement, quand il s’agit d’évoquer une réconciliation, de reconstruire le couple de ses parents, de partager un peu de son passé.

La Belle époque Comédie dramatique De Nicolas Bedos Avec Daniel Auteuil, Guillaume Canet, Doria Tillier Durée 1h 55.

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