Après une installation à Paris et une sélection officielle à Berlin, l’utopie démesurée du Russe Ilya Khrjanovski (15 films, six séries) se dévoile en ligne.

DAU, c’est le projet de tous les superlatifs : 4 ans de tournage, 700 heures de rushes, 400 comédiens et figurants, 15 films et 6 séries annoncés… Cette œuvre hors norme, on la doit à un certain Ilya Khrjanovski. Remarqué en 2004 avec son premier film 4, le jeune cinéaste russe imagine dès 2007 pour son second long métrage un biopic du physicien soviétique Lev Landau (1908-1968), Prix Nobel en 1962 pour son travail notamment sur l’hélium liquide. Mais l’idée initiale va rapidement déraper…

Une œuvre tentaculaire

De 2008 à 2011, DAU devient la plus grosse coproduction russo-européenne de l’histoire du 7e Art. À Kharkiv en Ukraine, où a longtemps vécu Landau, le cinéaste crée une réplique de l’Institut des Problèmes physiques, département de l’Académie russe des Sciences non rattaché à une discipline scientifique particulière fondé en 1934. C’est là, notamment, que Lev Landau fit ses plus grandes découvertes. Débordant le cadre strict du cinéma, Khrjanovski mettra finalement en place une expérience sociologique grandeur nature, où il a cherché à reproduire l’atmosphère totalitaire de l’URSS, de 1938 à 1968. Sur place, on payait ainsi en roubles, tandis qu’on mangeait de la nourriture en boîte digne de l’ère stalinienne…

Pour l’accompagner dans son rêve fou, Khrjanovski a fait appel à quelques acteurs professionnels, mais surtout à des amateurs, dont des scientifiques (comme l’Italien Carlo Rovelli, spécialiste de la gravité quantique à boucles), des artistes (Peter Sellars, Romeo Castellucci, Hanna Schygulla, Brian Eno…), des religieux, des mystiques… Tout ce beau monde devait revivre, lors de scènes largement improvisées, trois décennies de système totalitaire soviétique. Le tout filmé grâce à d’ingénieux systèmes permettant de travailler sans lumières mis au point par Jürgen Jürges. À la Berlinale, où les deux premiers films du projet ont été dévoilés en février, le directeur-photo allemand, qui a débuté dans les années 70 aux côtés de Fassbinder, a d’ailleurs décroché l’Ours d’argent de la contribution artistique.


Un projet qui pose de nombreuses questions

DAU arrivait à Berlin précédé d’une réputation sulfureuse - l’ouverture récente d’une enquête en Ukraine a relancé la polémique (cf. ci-contre) -, certains participants ayant dénoncé des conditions de tournage indignes et un réalisateur autoritaire. En découvrant DAU. Natasha en Compétition, on était en effet partagé entre fascination pour un film coup de poing et profond malaise face à certaines scènes.

Coréalisatrice de DAU. Natasha, mais aussi de DAU. Katya Tanya - dévoilé il y a quelques semaines sur la plateforme DAU Cinéma (cf. ci-contre) et qui met, lui aussi, en scène une jeune femme humiliée par le régime soviétique -, Jekaterina Oertel nous racontait à Berlin ces conditions de tournage dantesques. Initialement engagée comme chef maquilleuse sur le projet, elle s’est retrouvée coréalisatrice des films consacrés aux femmes de l’Institut, Aleksey Slusarchuk coréalisant les histoires masculines et Ilya Permyakov les œuvres plus politiques et sociales.

À la fin du tournage, Ilya Khrjanovski a demandé à Oertel de le rejoindre à Londres pour bosser avec lui sur la post-production. "J’ai regardé, peut-être pas les 700 heures de rushes, mais au moins 500 heures… Je connaissais très bien ce matériel, car j’avais été là, derrière le moniteur avec Ilya, chaque jour de tournage et on parlait beaucoup. DAU. Natasha n’existerait pas sans cela. Ilya n’avait jamais pensé à faire un film sur Natasha ou sur les filles de la cantine de l’Institut. Quand j’ai vu ces images, j’ai été frappée. Comme ces gens ne jouent pas, on ressent chaque micro-expression sur leur visage. C’est ce qui rend ce film si fort. J’ai travaillé toute ma vie avec de grands acteurs ; j’ai le plus grand respect pour eux. Mais je respecte aussi immensément ces gens si courageux et si ouverts face à la caméra. Ce que fait Natasha est juste dingue ! Pour moi, la scène où elle est seule dans une pièce est la plus incroyable. Elle sait évidemment que la caméra est là, mais elle porte la scène seule pendant une quinzaine minutes. Occuper tout l’espace, toute l’attention comme cela, c’est, pour moi, le sommet du jeu !"

Au bout de l’effet de réel

À l’écran, le résultat est hallucinant. Et l’effet de réel est tel qu’on en vient à souffrir pour la vraie Natasha, Natalia Berezhnaya. Même si Khrjanovski et Oertel affirment que la comédienne, présente à Berlin pour défendre le film, était toujours au courant de ce qui l’attendait. Notamment lors d’une scène insoutenable d’interrogatoire par le KGB impliquant une bouteille. "Natasha savait évidemment qu’il y aurait un interrogatoire, qu’on utiliserait la bouteille, explique la coréalisatrice. Même si la gifle a été improvisée, car c’est comme ça qu’Azhippo interroge les gens… On doit tourner autour des 95 % d’improvisation, mais les grandes lignes de chaque scène étaient discutées avant. Pour les scènes de sexe par exemple, les gens étaient évidemment consentants. Et ils avaient toujours la liberté, durant une scène, de tout arrêter ; certains l’ont fait. Par contre, quand le tournage débutait, nous, nous ne pouvions pas l’interrompre pour leur donner la moindre consigne. C’était la règle. On filmait le voyage émotionnel du début à la fin de la scène. Sur tel projet, on a besoin de règles très strictes."

Autre temps fort et problématique de DAU Natasha, une interminable discussion, arrosée de vodka, entre Natasha et sa jeune collègue, qui vire au pugilat. "On ne leur a pas demandé cela, commente Khrjanovski. Il y avait un conflit, une tension entre elles, que l’on a décidé d’explorer plus clairement et elles en sont venues à se disputer. Mais ce qu’on voit n’est qu’une partie de deux scènes nocturnes, l’une de 2 h, l’autre de 4,5 h. Pour la première, elles n’avaient pas bu. Mais la nuit suivante, elles ont décidé de boire, sans savoir où cela allait les mener. Il y a d’ailleurs une autre ligne narrative, celle d’Olga, très différente, qui n’est pas dans ce film, mais dans un autre… Ce mélange d’amitié et de haine fait partie de la vie. Mais aujourd’hui, elles sont bonnes amies…"