A contresens de la sinistrose, des milliers de bonnes volontés construisent déjà le monde de demain. Enthousiasmant.

"Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire…" répétait Anna Karina dans "Pierrot le fou". Aujourd’hui, c’est le monde qui est devenu fou, si on en croit une étude parue dans "Nature" annonçant l’apocalypse si on n’inverse pas la tendance. Dans vingt ans, il sera trop tard.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?, s’est dit Mélanie Laurent. Et quelques potes, aussi. Hé bien, un film pardi ! Et la bande des cinq est allée aux quatre coins du monde - ce qui n’est pas très écolo, mais ils ne prétendent pas l’être de toute façon - pour voir si demain était en marche.

Comme le dit l’auteur de l’étude, on vit une période unique dans l’histoire. Durant le temps de son existence, le chercheur a fait le constat que la population de l’humanité a triplé. C’est du jamais vu. La fin du monde est-elle inévitable ? De ce monde qui martyrise la planète, c’est même souhaitable, mais après ? Y aura-t-il encore de la nourriture, de l’énergie, du travail, de l’épanouissement ? Mélanie et ses amis rassemblent leurs découvertes en cinq chapitres : la nourriture, l’énergie, l’économie, la démocratie, l’éducation.

Pourrait-on nourrir toute la planète en changeant le mode de production ? Oui. Aujourd’hui déjà, 75 % de la production est l’œuvre des petits producteurs, mais ce sont les gros qui tiennent le marché en faisant de la monoculture et en détruisant les sols avec les engrais. Il faut promouvoir l’agro-écologie, et surtout la rapprocher des villes. Même dans la ville. A Detroit en faillite, abandonnée par les riches et la classe moyenne, les pauvres qui n’ont pas pu fuir ont récupéré les espaces libres pour l’agriculture.

L’énergie. Au Danemark, en Islande, en Allemagne; on cherche à dominer la facture et la dépendance énergétique en investissant à grande échelle dans le renouvelable. Si Marie-Electrabel Marghem, notre ministre sans énergie, s’était bougée un peu, elle aurait vu d’autres solutions que de pousser les vieilles centrales nucléaires au-delà de leur espérance de vie.

La priorité de l’économie est de satisfaire les actionnaires, combien de fois a-t-on entendu une entreprise fêter l’augmentation de son bénéfice en licenciant du personnel ? C’est une logique de multinationale, il faut donc ranimer l’économie locale. En Angleterre, cela passe par l’introduction d’une monnaie locale, qui fait tourner l’économie locale. Il n’y a pas qu’elle à réveiller, la démocratie aussi, et cela passe par une autre conception de l’éducation. L’exemple finlandais est édifiant.

L’ampleur du constat est tellement alarmante que tout un chacun est écrasé par la tâche colossale. L’idée de la bande des cinq est de rappeler que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Que des solutions existent, qu’elles sont plutôt stimulantes, que pas mal de gens y travaillent déjà. En plus, ils sont rayonnants de polluer moins, de manger sain, de donner du travail à leurs voisins et de voir leurs enfants épanouis à l’école. C’est un film qui va dans le bon sens, c’est-à-dire dans l’autre sens. Pas celui de la peur - elle n’écarte pas le danger; non, le chemin qui va de l’avant, vers un nouveau monde plus équitable, plus responsable, plus solidaire.

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Documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Musique Fredrika Stahl. 1h58


Cyril Dion : "C’est pas plus compliqué que de s’y mettre"

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Il y a cinquante ans, dans "Pierrot le fou", Anna Karina répétait : "Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire…" Aujourd’hui, c’est le monde qui est devenu fou ?

On a fait le film pour cela. On vit dans un monde ou pour faire marcher l’économie, pour soutenir la croissance, on est en train de détruire tous les écosystèmes, d’épuiser toutes les ressources naturelles, d’augmenter toutes les inégalités. On laisse un milliard d’hommes souffrir de la faim car on ne sait pas répartir les richesses. On connaît la solution à la plupart des problèmes mais on ne fait rien.

Quand on s’interroge sur les raisons qui poussent des jeunes à rejoindre l’Etat islamique, on parle d’un idéal, d’un projet. Pourquoi n’arrive-t-on pas à transformer en idéal, en projet, ces solutions susceptibles de bâtir un monde plus équitablement ?

Oui, on traverse une crise de sens tellement profonde, on est laminé par notre société dont l’objectif est d’avoir toujours un peu plus de confort, d’argent. L’objectif est bien de dire qu’il existe un autre projet de société et de montrer des gens qui y travaillent. Après le film, on espère que certains se diront : c’est dans ce monde-là que j’ai envie de vivre. Comment je pourrais participer à le construire ? C’est l’idéal du XXIe siècle. Là où mon père rêvait en voyant Che Guevara dans les années 60; nous, ce qui devrait nous animer, nous donner envie de nous engager, de soulever des montagnes; c’est de trouver des solutions à tous ces problèmes, c’est créer une société plus équitable, qui fonctionne sans mettre en péril les écosystèmes.

Que manque-t-il : un leader, une idéologie ?

Un récit ! On a été très influencé par un essai de Nancy Huston, une romancière franco-canadienne, qui s’appelle "L’espèce fabulatrice". Nous les humains, nous sommes la seule espèce à avoir conscience qu’on va mourir. On a donc conscience que notre existence à un début, un déroulement et une fin. C’est le principe d’un récit, d’une histoire, d’une fiction. Le parti pris du livre est de dire que les humains ont tellement peur de mourir qu’ils ont besoin de donner du sens à leur présence sur terre. Ils le font en créant un certain nombre de fictions, comme les religions, par exemple. Des fictions extrêmement puissantes, capables de transformer les sociétés. Notre monde matérialiste est une histoire qui commence à se raconter au début de la révolution industrielle, qui s’est accélérée à la fin de Seconde Guerre mondiale. Elle a été bien relayée par la littérature, le cinéma, la télévision, la publicité qui nous ont donné l’envie de construire le monde tel qu’il est. Aujourd’hui, ce qui est capital, c’est de créer de nouveaux récits, nouvelles fictions, capables de frapper nos imaginaires de façon si puissante pour en faire la normalité.

Un récit s’amorce : trier mes déchets, faire manger moins de viande, prendre les transports en commun. Cela suffira ?

Non. Il faut faire tout cela mais on a surtout besoin d’envisager autrement nos activités professionnelles, de se rassembler à l’échelle d’une petite ville, comme à Bristol. Ou même d’un pays, en Islande, la population a rédigé une nouvelle constitution. On a besoin d’éduquer les enfants autrement pour qu’ils deviennent des citoyens responsables. Il faut sortir de cette vision que si on trie ses poubelles, qu’on ferme la lumière en sortant, on va s’en sortir. C’est un changement de civilisation qui nous attend. Aujourd’hui, on a l’impression que l’économie et la finance dominent tout et qu’on n’y peut rien. Mais on peut si la politique décide de le faire. Pour cela, il faut que le citoyen se réapproprie la démocratie. On ne peut plus se contenter de réparer un peu les choses, à droite et à gauche.

La tâche paraît insurmontable.

C’est pas plus compliqué que de s’y mettre. Ce film raconte l’histoire de gens qui, un jour, ont décidé de s’y mettre. Par exemple, les femmes qui ont lancé le mouvement des "Incroyables comestibles". Un jour, elles ont organisé une réunion dans un café pour faire part de leur idée de planter des fruits et des légumes partout dans la ville, de produire un peu soi-même ce qu’on mange. Elles pensaient qu’il y aurait 5-6 personnes, il y en avait 60. Aujourd’hui "Incroyables comestibles" existe dans 800 villes du monde. Comme dirait Mark Twain, elles ne savaient pas que c’était impossible, alors elles l’ont fait. Et on le voit dans le film, ce sont des gens beaucoup plus heureux, plus rayonnants, car ils font des choses qui les passionnent, ils créent du sens. Vous ne pensez quand même pas que ce sont les gens qui sont au pouvoir, qui ont tous les bénéfices du système actuel qui vont le changer. C’est parfaitement normal que les détenteurs du pouvoir ne changent rien. C’est aux entrepreneurs, aux agriculteurs, aux enseignants, aux citoyens d’enclencher le mouvement qui fera émerger de nouveaux responsables politiques qui, eux, auront un logiciel du XXe siècle et vont être capables de mettre en œuvre les changements de façon institutionnelle.