Lundi soir, le Russe Andreï Kontchalovski était de retour en Compétition à Venise, quatre ans après y avoir dévoilé Paradis et six ans après Les Nuits blanches du facteur, avec Dear Comrades, un réquisitoire implacable contre le régime soviétique qui a glacé le sang du Lido. Tourné en noir et blanc et en format 4/3, ce film de deux heures retrace un massacre tenu secret jusqu’à la chute de l’Union soviétique. Quand, le 2 juin 1962, l’Armée rouge et surtout le KGB ouvrirent le feu sur une foule de manifestants et d’ouvriers en grève à Novocherkassk, une ville de la côte Est de la mer Noire. Des hommes et des femmes ordinaires, qui avaient simplement décidé de faire entendre leurs droits constitutionnels — "On est en démocratie quand même", dit un des personnage, sans ironie — en dénonçant la baisse des salaires et l’augmentation des prix des denrées alimentaires.

Rendant hommage à la génération de ses parents — celle qui a survécu à la Seconde Guerre mondiale et qui a voulu croire jusqu’au bout au rêve socialiste —, le cinéaste russe choisit le point de vue de Lyudmila, une membre haut placée du Parti communiste local chargée d’empêcher la colère populaire, parti d'une usine de construction de locomotives, de se répandre à toute la ville et à tout le pays. Mais qui découvre rapidement que sa fille de 18 ans fait partie des manifestants... Campé par Julia Vysotskaya (la compagne de Kontchalovski, qui jouait déjà dans Paradis), ce personnage d’une grande complexité est déchiré par un dilemme: sa légitimité au parti et son instinct de mère, qui la pousse à partir à la recherche de sa fille et à remettre en cause l'idéologie communiste...

C’est là la force de Kontchalovski: se livrer à une critique radicale des atrocités commises par la dictature soviétique, sans verser dans le manichéisme. Ses personnages ne sont pas en effet noirs ou blanc. Ils sont le reflet de la société dans laquelle ils évoluent qui, au nom de grands principes (la liberté, l’égalité, le progrès et la prospérité), aura commis les pires injustices.

Très rigoureux dans sa mise en scène, très minutieux dans sa reconstitution des événements historiques, le cinéaste russe signe un film fort, radical, qui a marqué les esprits à Venise.

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Un super-héros de la bienveillance

Habituée des festivals — notamment de la Berlinale, où elle a décroché l’Ours d’argent de la réalisation pour Body en 2015 et le grand prix du jury pour Mug en 2018—, Małgorzata Szumowska a, elle, partagé le Lido avec Never Gonna Snow Again. Après son premier film anglophone The Other Lamb (qu'on a pu découvrir en Premium VOD durant le confinement), la Polonaise est de retour avec un conte à nouveau bien perché sur l’avenir de l’humanité.

Sorti d’une forêt, Zenia débarque en Pologne. Par une imposition des mains sur la tête du responsable des travailleurs étrangers, il obtient son permis de travail. Sa table de massage sous la bras, le voilà qu'il sonne aux portes des villas cossues d’une banlieue très aisée. Toujours à l’écoute de ses riches clients (une mémère à chiens, une mère de famille alcoolique, une veuve peu éplorée, un cancéreux en phase terminale...), le jeune homme les soulage de leurs petits problèmes en leur murmurant quelques formules en russe. S’il a des doigts magiques, c’est que le jeune Ukrainien est né à Pripyat, sept ans avant la catastrophe de Tchernobyl...

Si, dans Mug, Małgorzata Szumowska moquait, avec un mépris de classe désagréable, la foi naïve des classes populaires polonaises, elle dresse ici un portrait guère plus flatteur des plus aisés, d’une vanité à pleurer. Semblant toujours détester autant ses personnages, la cinéaste leur offre à nouveau un contrepoint messianique, en la personne de ce masseur, sorte de super-héros de la bienveillance tombé sur Terre pour apaiser l’humanité face aux catastrophes à venir. Avec cette prévision glaciale: la dernière neige en Europe devrait tomber en 2025...

Comme dans Body, la cinéaste polonaise fait dans l’ésotérisme pour tenter d’imposer une voix singulière, à travers une réalisation hypnotique (comme son héros, campé par le très charismatique Alec Utgoff), jouant sur la répétition, les running gags. L’ensemble paraît cependant quand même assez vain, Szumowska ne parvenant pas réellement à faire tenir ensemble toutes ses idées (craintes environnementales, souvenir d'une mère disparue, société de consommation à bout de souffle...). De cet étrange objet, on sauvera quand même le dernier quart d’heure, assez brillant en terme de mise en scène.

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