À VENISE

R ien ne me paraît improbable, ni impossible. On ne fait pas des films qui sont statistiquement justes. Tout à coup, je me mets à tricoter un truc, puis je continue. Peu importe que ce tricot paraisse improbable, ce qui compte, c'est qu'il ait une tenue, une qualité, un intérêt.» Demandez à Jacques Doillon où il a trouvé l'inspiration pour les deux personnages au coeur de son nouveau film, «Raja», et le voilà qui décortique pour vous sa méthode de travail. La rencontre prend rapidement des allures de conversation à bâtons rompus, les sujets défilant au gré du cheminement de la pensée du cinéaste. Ce jour là, à Venise, on parlerait donc innocence, rachat, adolescence et beaucoup d'autres choses encore, maille après maille, en somme...

Une course avec handicap

Le tout au départ de «Raja», un film explorant la relation s'esquissant entre Fred, un occidental dans la quarantaine tentant de digérer quelque rupture amoureuse, et Raja, une adolescente marocaine employée à son service, et connaissant de l'existence la face sombre.

«Le point de départ de la course, c'est leur handicap émotionnel, commente Doillon. Leur histoire est un peu complexe, parce que quasiment tout les sépare: la religion, certainement, la culture, évidemment, leur condition sociale,... La seule chose à ne pas les séparer, c'est que tous deux n'ont pas l'air sentimentalement en très bon état. Le film, c'est comment ces deux-là, malgré tous ces handicaps, vont arriver à s'ouvrir de nouveau.»

Dans une construction s'assimilant à un parcours d'obstacles, la jeune femme semble régulièrement prendre l'initiative. «Raja est une survivante, observe le cinéaste. Elle est capable de faire avancer les choses. J'ai tendance à donner plus de force aux femmes de façon un peu systématique, et peut-être un peu fausse, parce que la force n'est pas toujours chez elle. Mais du côté de la revendication au sens large, les femmes sont souvent plus présentes, plus costaudes, plus solides. Leur relation n'est cependant pas simple au point qu'elle fasse avancer les choses et lui les freine, ce n'est pas un tango, des tas de choses les freinent. Ils sont tous deux un peu accrochés à la statistique, aux comportements qu'ils devraient adopter «normalement», et se font piéger.»

Le point d'innocence

D'où la densité aussi d'une toile vibrant par moments d'une insoutenable tension.

«Je vois trop de films où, tout à coup, tout est comme de la conversation. Les acteurs ne sont pas en train d'exprimer les sentiments mais bien les mots qui expriment les sentiments. On voit des gens qui disent les mots, comme on pourrait dire à un pianiste qu'il joue les notes, peu importe la musique qui en résulterait. Il n'y a pas de vrai rapport amoureux sans tension et sans très grande concentration. Le premier mot de l'autre compte, tout est entendu de travers, on est dans une sorte de grossissement de ce que l'on est d'habitude. Et moi, je suis un peu dans ce grossissement, en essayant qu'il aille du côté de la tension, de la concentration des acteurs et donc des personnages. J'ai besoin de cette concentration pour pouvoir être entendu.»

Et le film de s'immiscer, dans sa quête obstinée de vérité, dans l'intimité des êtres. «Je trouve monstrueux que l'on reste très lisse, à la surface des personnages. Il faut chercher, s'interroger, fouiller, hésiter, reculer, s'avancer, chercher à nouveau pour que, du côté de l'intimité, on soit dans des zones de vérité... » Non sans, au final, avoir redessiné sensiblement la carte personnelle des deux protagonistes. «Plus ça va, plus je deviens d'une espèce de grande naïveté, sourit Jacques Doillon. Ce qui m'intéresse, c'est le point d'innocence, comment ces gens vont retrouver l'innocence et la confiance dans la vie et les autres. Je ne crois pas que quelqu'un soit définitivement perdu pour le genre humain. Je ne parle pas de rédemption, de rachat, mais j'ai peut-être été influencé plus que je ne le crois par une très médiocre éducation chtrétienne. Je crois à quelque chose de cet ordre là, sans aucun doute.

© La Libre Belgique 2003