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Cinéma

Du Poelvoorde au Carré

Fernand Denis

Publié le - Mis à jour le

Une petite dame blonde, charmante, discrète. Epouse parfaite, mère irréprochable, collaboratrice efficace: c'est Claire. Comme ses lunettes: transparente. Après tout, c'est ce qu'on demande aux lunettes, mais certaines montures font tout pour accrocher le regard alors que d'autres s'arrangent pour être invisibles.

ELLE ET LUI

Un vétérinaire ayant eu sa cave inondée, cette experte en assurances se rend sur place pour constater les dégâts - là, c'est peut-être pousser la fiction un peu loin, non!

Il lui fait un peu de plat, elle semble poliment indifférente. Aussi, quand il survient à l'improviste à son bureau pour l'inviter à prendre un café, on est un peu surpris de la voir planter les dossiers et enfiler son manteau. Certes, il y a le plaisir d'être regardée -d'ailleurs, elle abandonne ses lunettes pour se sentir moins vitreuse sans doute-, et puis elle est intriguée par cet homme tellement opaque et sincère à la fois. Comme si elle était face à son contraire. Elle sans histoire, lui qui en déborde. Elle avec un métier routinier, lui qui opère des lionnes. Elle dont la vie est mécanique, lui dont l'existence échappe à tout contrôle. Elle blanche colombe et lui oiseau de nuit.

Mais quoi de plus banal, de plus classique que des pôles opposés qui s'attirent et se résistent.. C'est que, entre eux, s'est invité un doute, un soupçon, un fantôme, celui du serial killer qui égorge les femmes de la région avec un scalpel. Instrument que le vété a toujours en poche.

CHABROL ET SAUTET

Est-ce l'omniprésence de Lille? Le souvenir du «Boucher» ? On pense plus à Chabrol qu'à Anne Fontaine. Ou alors à Sautet, pour l'atmosphère, la façon de saisir les personnages, de les «intemporaliser».

Inlassablement, Anne Fontaine repasse - à sec - le même thème: les bouleversements, sensations, tensions que provoque l'irruption du désir dans des existences programmées comme un remboursement de prêt hypothécaire. Mais depuis quelque temps, elle ne retrouve plus cette sécheresse, ce trouble, cette capacité à déstabiliser le spectateur en interrogeant son désir comme elle le faisait si bien dans «Nettoyage à sec» ou «Comment j'ai tué mon père».

Reste l'autre qualité majeure de la réalisatrice, la direction d'acteurs. Là, il y a du César dans l'air.

Voilà longtemps que Benoît Poelvoorde retardait le moment de prendre le tournant. C'est fait, c'est parfait. On connaissait l'amuseur, le phénomène, voici l'acteur. Il a toujours de l'humour, de l'impertinence, ce sont ses armes de séduction. Mais il a aussi une épaisseur sombre, obscure, dépressive, douloureuse. Entre les mains d'Anne Fontaine, on a le sentiment qu'il peut devenir LE comédien de sa génération, être un Dewaere, un Auteuil: une personnalité et de la technique.

Et si le virage fut aussi parfaitement négocié, c'est qu'il avait une surdouée à ses côtés, époustouflante de précision, tellement douée Isabelle Carré qu'elle semble pouvoir tout dire sans texte.

Tous les deux, ils rendent troublant ce récit lisse, mystérieuse cette histoire rudimentaire. C'est dans leur jeu virtuose que se trouve le plaisir du spectateur.

© La Libre Belgique 2005

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