Christopher Nolan retourne sur une page, une plage d'histoire de la guerre 40-45.

Des feuilles volantes tombent du ciel au-dessus de Dunkerque, invitant les milliers de soldats à déposer les armes. « Dunkerque » de Christopher Nolan commence très exactement comme « Week-end à Zuydcoote » de Henri Verneuil, si ce n'est que notre soldat trouve une utilité, disons plus pressante, à ces feuillets de propagande. Les deux films se poursuivent de la même manière : l'histoire d'un soldat prêt à tout pour embarquer, pour échapper au piège de l'encerclement. Belmondo s'entendait dire, les Britanniques à droite et les Français à gauche. Notre soldat anglais peut donc faire un pas de plus et à partir de là, tout va changer.

La terre, l'eau, l'air

Le film d'Henri Verneuil était plutôt bavard en suivant son personnage à la trace. Il n'y a pas de place pour un bon mot dans celui du réalisateur de « Inception », il est même quasi muet mais terriblement sonore. Et puis surtout , il confronte trois points de vue. On pourrait même dire trois éléments : la terre (plutôt le sable), l'eau, l'air.

Primo, la terre que veut quitter ce jeune soldat pour sauver sa peau. Il n'est pas de la bonne unité pour embarquer ! Le temps d'un bombardement qui dérègle en quelques secondes, l'immense plage si méticuleusement organisée et un poste de brancardier s'offre à lui, le recalé est devenu prioritaire.

Deuzio, la mer où un citoyen n'a pas laissé le temps à la Royal Navy de réquisitionner son bateau de plaisance. Avec son fils et un copain de celui-ci, il a chargé la cabine de gilets de sauvetage et mis le cap sur Dunkerque, bien décidé à en ramener un maximum.

Tertio, l'air où foncent trois pilotes de Spitfire, un œil sur les avions de Luftwaffe qui mitraillent ici qui bombardent là-bas, qui s'en donnent à cœur joie. Et puis l'autre œil sur la jauge. C'est que le temps de combat est compté, très court, sans quoi il n'y a plus de retour possible.

La terre, l'eau, l'air et le feu qui est partout ; Christopher Nolan les imbrique avec une dextérité virtuose. Ce n'est plus du montage, c'est de la broderie. C'est le moment de se souvenir qu'il fut révélé en 2000 avec « Memento » un thriller dont le héros (Guy Pearce) souffrait du syndrome de Korsakov et ne pouvait garder une information en mémoire que quelques minutes. « Memento », c'était carrément de la dentelle.

Dans « Dunkerque » aussi, le montage crée la dramaturgie, la construction génère la tension. C'est un élément capital du cinéma de Christopher Nolan qui entend précipiter le corps, les sensations du spectateur dans l'écran mais aussi sa tête, sa capacité à réfléchir, anticiper, construire. Le cinéma, c'est de l'image, bien évidemment, mais autant du montage et du son qui stimulent la capacité d'imagination du spectateur. Le son est énorme mais sa richesse est parfois rabotée par l'insistance de la partition de Hans Zimmer.

L'expérience du cinéma

Même s'il ne renonce pas à quelques ficelles dramatiques, Nolan ne transforme pas un livre en images comme Verneuil l'avait fait avec le roman de Robert Merle ; « Dunkerque » fait vivre au spectateur une série d'expériences : la peur, la terreur même, le froid, la frustration, l’asphyxie, la panique, la révolte et même quelques rares instants de poésie dans un avion silencieux dont l'hélice s'est arrêtée.

Par cette seule ambition, « Dunkerque » tranche avec quantité de films de guerre qui développent une réflexion, explorent une psychologie, ou encore exploitent des situations à des fins spectaculaires. « Dunkerque » ne dit rien , enfin un petit peu tout de même sur l'idée de patrie, mais surtout il fait ressentir et tente de retrouver les émotions originelles.

Sur l'écran géant Imax de Kinepolis, avec une installation sonore qui fait parfois vibrer les corps, Nolan touche son but. Même si une intensité comparable ne pourra être atteinte dans des conditions conventionnelles, « Dunkerque » n'est pas une trace sur du sable dans l'histoire du film de guerre.

© IPM