Clint Eastwood est-il le premier réalisateur "Maga" - comme "Make America Great Again" ("Rendre sa grandeur à l’Amérique", slogan trumpiste) ? Lorsqu’il signe American Sniper en 2014, Donald Trump n’a pas encore déclaré sa candidature à la présidence des États-Unis. Mais le contexte qui va porter le magnat de l’immobilier à la Maison-Blanche existe déjà.

Avec American Sniper , biographie partiale de Chris Kyle (1), le tireur d’élite le plus performant de l’histoire militaire américaine (155 tirs létaux homologués pour 250 revendiqués), Clint Eastwood rencontre son plus grand succès commercial aux États-Unis. Il inaugure une tétralogie sur "l’héroïsme américain". Un coffret Warner, Portraits de héros, en reprend les trois premiers opus (American Sniper, Sully, Le 15 h 17 pour Paris), auxquels il aurait été opportun d’ajouter Le Cas Richard Jewell (2019).

Dilemme critique : sur la forme, ce ne sont pas les meilleurs films du réalisateur mais sur le fond, avec le recul, ces films en disent long sur la psyché américaine contemporaine. D’où leur intérêt.

Héros ordinaires vs. super-héros

Lorsque Clint Eastwood réalise American Sniper , il a 83 ans. Sa légendaire efficacité (le réalisateur tourne avec un nombre minimum de prises), doublée d’une austérité formelle qui se veut réalisme, confine au minimalisme d’une docufiction.

Idéologiquement - car, oui, il y a de l’idéologie dans ses films -, le réalisateur s’érige en héritier d’Howard Hawks, qui fait l’apologie d’hommes ordinaires qui sauvent la communauté par leur initiative, contre l’avis des experts ou des élites.

Avec une intention manifeste de la part d’Eastwood, exprimée ouvertement dans un bonus : offrir à l’Amérique des vrais héros en contrepoint des super-héros qui saturent les écrans. Paradoxe : ce faisant, il succombe au même manichéisme. Ses héros de la "vraie vie" sont moins complexes que ceux de ses films antérieurs (citons le vétéran raciste et misanthrope de Gran Torino ou le tueur alcoolique d’Impitoyable). Même l’inspecteur Harry était moins binaire.

Dans leurs travers et leur sous-texte, ces films résonnent du traumatisme du 11-Septembre et de "deux guerres interminables" (dixit un taximan dans Sully). Sauf que du point de vue d’un "vrai" Américain, le traumatisme n’existe pas (d’où l’absence symbolique, à l’écran, de l’assassin de Chris Kyle, vétéran comme lui, mais atteint de stress post-traumatique).

Point de vue unilatéral

Le lien direct entre l’engagement de Chris Kyle dans l’armée et le terrorisme est fait dans American Sniper. Le 15 h 17 pour Paris traite directement d’un acte de terrorisme islamiste. Lorsque le pilote de ligne Chesley Sullenberger a fait amerrir son avion sur l’Hudson en 2009, sauvant ses 155 passagers, les attentats de 2001 sont encore dans les mémoires, ainsi que la crise financière de 2008. La prouesse de "Sully" est l’occasion d’une catharsis collective, comme si le pilote avait écrit un scénario alternatif au 11 Septembre. Le plan cauchemardesque d’un Airbus se crashant dans un immeuble de Manhattan qui ouvre Sully est une projection du drame qui aurait pu avoir lieu et écho du précédent.

Vu d’Europe, le scénario d’American Sniper est le plus dérangeant : point de vue unilatéral, diabolisation sans nuance de l’ennemi. Il néglige les conséquences géopolitiques de l’invasion de l’Irak, entre autres à l’origine de l’attentat raté recréé dans Le 15 h 17 pour Paris. Ce dernier suinte d’un patriotisme qui serait candide s’il n’était nimbé d’une aura messianique (le Bien chrétien et américain contre le Mal musulman et terroriste).

Sully se digère plus aisément, grâce au charisme de Tom Hanks. Et, peut-être aussi, parce que le protagoniste, héros malgré lui, est perméable au doute. Mais ce film, comme les autres, n’en célèbre pas moins le "génie américain", brandi comme un remède face aux experts selon lesquels le pilote, en dépit des vies sauvées, aurait commis une erreur.

Un réalisateur de son temps

Non inclu dans ce coffret, Le Cas Richard Jewell synthétise les thèmes de cette série. L’agent de sécurité Richard Jewell a déjoué un acte de terrorisme lors des JO d’Atlanta en 1996. Le message subliminal est le même que dans Le 15 h 17 pour Paris : un individu peut faire la différence.

Raillé par ses pairs ou les "vrais" policiers à cause de son zèle et de son obsession sécuritaire, Richard est soupçonné par le FBI et la presse d’être l’auteur de l’attentat dans le but de se faire mousser. Lui et son avocat (un autre "raté", risée de sa profession) luttent seuls contre les institutions, en l’espèce deux pouvoirs honnis de la base républicaine : la presse et la justice fédérale, dont le FBI est le bras armé. On a vu ces quatre dernières années, et encore le 6 janvier dernier, jusqu’où ce discours antisystème peut mener. Sous ce prisme, Clint Eastwood reste un réalisateur de son temps.Alain Lorfèvre

(1) Pour plus de nuances, on lira le roman graphique "L’homme qui tua Chris Kyle", de Nury et Brüno, publié chez Dargaud.

Clint Eastwood : coffret "Portraits de héros" Trilogie hagiographique De Clint Eastwood Films "American Sniper", "Sully", "Le 15 h 17 pour Paris". Bonus divers (Warner).

© D.R.