La bonne quarantaine, Moustapha (Akhtem Seitablaev) retrouve son fils Alim (Remzi Bilyalov) à Kiev, où ce dernier étudie à l’université. Tous deux se lancent dans un bien triste voyage pour ramener le corps du fils aîné, mort dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, et l’enterrer sur sa terre natale, en Crimée. Un périple en 4x4 aventureux dans une zone ultra-sensible qui va permettre au père et à son fils de retisser des liens et de changer de regard l’un sur l’autre.

Histoire personnelle

Présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2019 et représentant ukrainien à l’Oscar du meilleur film étranger, Evge est le premier long métrage de Nariman Aliev. Né en Crimée en 1992 et diplômé de l’Université nationale de théâtre, cinéma et télévision de Kiev, le jeune Ukrainien aborde ici un sujet qui le touche très personnellement, celui de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2015. Mais il le fait en cinéaste et non en militant politique, sans verser dans un film anti-russe simpliste, comme avait pu le faire Sergei Loznitsa dans l’éprouvant et pourtant fascinant Donbass .

L’absurdité de la guerre

Ce que met en scène Aliev, c’est en effet avant tout un drame humain, le deuil d’un père et d’un frère, comme métaphore de l’absurdité du conflit russo-ukrainien. Une guerre d’autant plus absurde pour des personnages qui ne sont ni Russes, ni Ukrainiens, mais des Tatars de Crimée, population musulmane d’origine turque installée dans la région depuis le XIIIe siècle. Si le contexte géopolitique peut paraître un peu obscur au spectateur non initié, ce brouillard ne renforce paradoxalement que le sentiment d’injustice décrit par le cinéaste en se concentrant sur le ressenti d’êtres endeuillés par un conflit qui, a priori, ne les concerne pas. Ainsi, ne saura-t-on jamais réellement pour quel camp est tombé le fils de Moustapha...

Conçu comme un road-movie intimiste - qui ne masque rien de la situation politique et militaire tendue en Ukraine -, Evge peut apparaître aride, par la noirceur de son thème et par la mise en scène, très sobre, de Nariman Aliev. Pourtant, celui-ci travaille l’image avec un grand soin, concevant ses cadres, notamment des paysages très évocateurs, de façon très graphique, à la manière d’un peintre. Pour souligner, par l’environnement, tantôt beau, tantôt triste ou hostile, le drame personnel qui frappe ses personnages.

Evge / En terre de Crimée Road-movie dramatique De Nariman Aliev Scénario Nariman Aliev & Marysia Nikitiuk Photographie Anton Fursa Avec Akhtem Seitablaev, Remzi Bilyalov, Veronika Lukyanenko, Viktor Zhdanov… Durée 1h36.

© D.R.