Avec George Clooney en ouverture, Scarlett Johansson était la plus grande star attendue à la 70e Mostra. Hier soir, elle a flotté sur le tapis rouge de la Sala Grande pour présenter Under the Skin, un film à mille lieues des productions hollywoodiennes auxquelles elle est habituée. Près de 10 ans après "Birth" avec Nicole Kidman, le réalisateur britannique Jonathan Glazer, qui s’est fait un nom dans la pub et le clip, signe une fable crépusculaire sur l’état du monde et la solitude.

Extraterrestre à la beauté irréelle, Laura parcourt les routes d’Ecosse dans sa fourgonnette à la recherche d’hommes, qu’elle séduit froidement avant de les emmener chez elle pour leur voler… leur peau. Un schéma que cette mante religieuse répète à l’infini, sans état d’âme, jusqu’à ce qu’une rencontre réussisse à l’émouvoir et vienne changer la donne.

Parcouru de visions expérimentales parfois sidérantes (parfois un peu trop "arty" aussi, comme cette scène d’ouverture où la voix de Scarlett Johansson susurre : "feel, feel, film, film…"), "Under the Skin" est un voyage atmosphérique dans les paysages écossais mais aussi le long des courbes de Scarlett Johansson, qui quitte le blond platine pour une perruque noire. Collant son statut de sex-symbol sur son personnage, Glazer explore ce corps fantasmé pour le ramener vers la réalité, à mesure que Laura l’extraterrestre se réchauffe à la chaleur de l’humanité. Métaphore sur la déshumanisation de la société et le délitement des relations sociales, "Under the Skin" est une expérience formellement déroutante. Qui offre à Johansson, quasi mutique, un rôle très différent de ce qu’elle a pu interpréter jusqu’ici. Un choix courageux pour l’icône glamour, qui met son image entièrement au service de ce film indépendant britannique à la limite de l’installation d’art contemporain. L’expérience est aussi formelle pour Amos Gitai. Dans Ana Arabia, présenté également hier en Compétition, le cinéaste israélien s’offre un fantasme de réalisateur : un film tourné en un seul plan-séquence de 81 minutes. La caméra se glisse lentement dans les pas d’une jeune journaliste, Yael, qui débarque dans le quartier de Bat Yam près de Jaffa, dans la banlieue sud de Tel-Aviv, pour écrire un reportage sur une rescapée de la Shoah convertie à l’islam par amour… Parcourant la cour de sa maison, la rue, le verger, elle évoque sa mémoire avec son mari Yussef et ceux qui l’ont connue.

Malgré un côté bavard et quelques dialogues un peu sentencieux, "Ana Arabia" est un essai plutôt convainquant pour Gitaï, qui trouve ici une forme d’apaisement. S’il s’est souvent fait très critique sur la politique d’Israël, le cinéaste préfère ici se souvenir d’un temps, pas si lointain, où Arabes et Juifs partageaient la même terre, vivaient en harmonie. A l’image de la douceur du mouvement de sa caméra, "Ana Arabiata", tout en décrivant le quotidien des Arabes israéliens, en évoquant leur passé douloureux, est en effet une fable délicate et universelle. Un message d’espoir pour rappeler que la terre n’appartient à personne et que les conflits territoriaux sont aussi stupides que mortels.