Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour pouvoir profiter de "Killer Joe", l’un des grands chocs de la Mostra de Venise il y a un an déjà ? Si ce fut un tel choc, c’est qu’on n’attendait plus grand-chose de William Friedkin. Boursouflées, sans personnalité, ses dernières productions hollywoodiennes ("Rules of Engagement" et "The Hunter") ont été des échecs publics comme critiques. Au point que son avant-dernier film en 2006, le paranoïaque (et déjà assez génial) "Bug", ne s’était même pas frayé un chemin vers les écrans belges, malgré la présence à l’affiche d’Ashley Judd.

Avec "Killer Joe", c’est donc au retour fracassant d’un jeune cinéaste de 75 ans bien tassé que l’on assiste ! Retrouvant la force de son cinéma d’antan ("French Connection"), mais aussi l’envie de remuer le spectateur en le plaçant dans une position inconfortable ("L’exorciste"), Friedkin livre, en effet, un film explosif, jubilatoire dans sa volonté de faire voler en éclats l’image proprette de la famille américaine.

Sans avoir la profondeur métaphysique de "No Country for Old Men" des frères Coen, dont il se rapproche pourtant par bien des aspects, "Killer Joe" décrit le sud des Etats-Unis avec une incroyable cruauté. Pour Friedkin, le Texas semble se réduire à un repaire de rednecks tous plus ou moins dégénérés. C’est le cas de la famille Smith. Pour se sortir de la misère, ils ont un plan : engager un tueur à gages pour tuer la mère et toucher l’argent de l’assurance-vie. Chris (Emile Hirsch) et son père (Thomas Haden Church) ne pouvant payer à l’avance, ils n’hésitent pas à lui offrir en gage la petite sœur, la naïve Dottie (Juno Temple) !

Ultraviolent, provoquant, choquant, "Killer Joe" multiplie les scènes d’anthologie pour dresser un portrait acide et sans concession de l’Amérique contemporaine. Tout en permettant à Matthew McConaughey, dans le rôle de ce tueur ambigu, de casser à jamais son image gentillette - entreprise poursuivie cette année avec "Magic Mike" et "Paperboy". A contre-emploi complet, il est juste époustouflant. Tout comme le reste du casting, "Killer Joe" étant traversé par une énergie et une tension sexuelle impressionnantes.

Comme pour "Bug", le moraliste Friedkin travaille ici sur un scénario du Tracy Letts qui adapte à nouveau sa propre pièce. Mais, jamais, "Killer Joe" n’apparaît théâtral, si ce n’est, et de façon volontaire, dans le huis clos final, inoubliable. Une scène d’une misanthropie et d’une violence outrées vers laquelle tend tout le film.

Une dernière scène mémorable après laquelle, c’est sûr, on ne regardera plus un pilon de poulet tout à fait de la même façon

Réalisation : William Friedkin. Scénario : Tracy Letts. Avec Matthew McConaughey, Emile Hirsch, Juno Temple, Thomas Haden Church, Gina Gershon 1 h 42.