Fernand Denis, à Cannes

Pour son entrée en compétition au festival de Cannes, Fatih Akin a remporté le prix du Scénario. Beau résultat, même si certains le voyaient plus haut dans le palmarès. Car tout en travaillant le même thème, il s'est remis en cause formellement par rapport au percutant "Gegen die wand". Et son plaisir de filmer n'a d'égal que celui de parler. D'ailleurs, l'extinction de voix n'est jamais bien loin.

Quel rapport entretenez-vous avec Fassbinder ?

J'adore Fassbinder, parce que c'est un cinéaste de rupture. "Maria Braun" est un film qui me bluffe, tant sa vitesse est incroyable. C'est impressionnant comme il va directement au point. Et, bien sûr, "Tout le monde l'appelle Ali" m'a beaucoup marqué. Fassbinder est une très grosse influence. Je pense aussi que sa vitesse vient du fait qu'il savait qu'il n'était pas là pour longtemps, qu'il allait mourir jeune. Je pense d'ailleurs que certains films furent tournés trop vite. Ils auraient été meilleurs avec un peu plus de temps, mais Fassbinder n'avait pas le temps. Moi, j'ai besoin davantage de temps.

Est-ce pour revendiquer publiquement cette filiation avec Fassbinder que vous avez engagé Hanna Schygulla ?

Ce n'était pas réfléchi, c'était comme une force magnétique. Je l'avais rencontrée, voici deux trois ans, au festival à Belgrade qui lui consacrait une rétrospective. Je ne la connaissais pas, on nous a présentés, et dans la minute, je savais - et elle aussi - qu'on travaillerait un jour ensemble. J'ai écrit le rôle pour elle, mais pas comme un hommage à Fassbinder, parce qu'elle est une comédienne exceptionnelle.

"Gegen die wand" a frappé tout le monde par son style. Pourquoi avez-vous changé ?

J'ai changé de style, car je suis à la recherche de mon style. Pour moi, il était très important que "Gegen die wand" et "De l'autre côté" ne se ressemblent pas. Il y a beaucoup moins de musique et beaucoup plus d'acteurs, six personnages principaux au lieu de deux. Dès lors, la caméra est plus éloignée des personnages, ils ont plus d'espace. Il faut dire qu'entre les deux films, je suis devenu père et cela m'a changé profondément. Du jour au lendemain, des choses sont devenues plus importantes dans ma vie. Cela a changé ma personnalité et mon cinéma s'en ressent, il est moins déstructuré d'une certaine manière.

Plus émouvant, aussi.

Je ne veux pas forcer l'émotion. Je ne peux pas la fabriquer non plus, je n'ai ni le talent ni la technique comme Spielberg, que j'admire, pour sa capacité à la faire apparaître, comme s'il existait un bouton sur lequel il suffirait d'appuyer. Je suis de l'avis d'un de mes maîtres, Scorsese, il faut tourner des films sur les choses qu'on connaît. Mon cinéma est mon identité.

Cette identité semble évoluer. Dans "Gegen die wand", vous étiez plus Allemand, dans celui-ci, on vous sent plus Turc.

Il y a du vrai. Plus je tourne en Turquie, plus je me sens Turc. Je pense qu'à chaque fois, j'essaie de mieux comprendre la Turquie. Si on compare la partie allemande du film avec la turque, celle-ci est beaucoup plus attirante, la lumière est plus belle parce qu'il y a davantage de soleil. En fait, je connais bien l'Allemagne, j'ai grandi là-bas, je vis là-bas. Et, forcément, l'Allemagne ne peut pas nourrir autant ma curiosité que la Turquie. Ma vision de l'Allemagne est banale alors que la Turquie, c'est une aventure. C'est comme si vous allez en Argentine, vous ne verrez pas les choses comme les Argentins. Vous regarderez le réel argentin avec un certain regard.

Un des thèmes du film est la mondialisation. A travers l'Allemagne et la Turquie, j'essaie d'en donner une représentation. Certaines personnes sont contre la mondialisation, certains de mes amis se battent énergiquement contre elle. Moi pas, je fais des films sur le sujet. Je n'ai pas envie de jeter des pierres ni de hurler contre la police. Je ne suis pas contre la mondialisation, car aujourd'hui, ce serait être contre les lois de Newton. Il y a des aspects positifs à la mondialisation.

Mais laissons les gens discuter. Moi, j'aime discuter. J'ai un avis et il m'est arrivé de changer. Et changer d'opinion, c'est changer de regard sur le monde. Il y a deux ans, j'avais une idée sur l'intégration de la Turquie à l'Europe. Dire oui ou non, c'est trop facile. Et faire un film, c'est mon moyen de réfléchir, de trouver ma position, mon avis sur une question. Mais avec un film, je ne veux forcer personne, ni émotionnellement ni intellectuellement. Ce n'est pas un film politique.

Quand je vois mon enfant jouer avec une boîte, cela peut durer des heures et c'est amusant à regarder, car on le voit essayer de comprendre comment ça marche. Je fais la même chose avec mes films. J'essaie de comprendre comment ça marche. J'essaie de comprendre comment l'Européen marche, comment le G8 marche, comment le cinéma marche. Honnêtement. Tout en essayant de proposer un divertissement. Ma quête de cinéma, c'est cela, essayer de divertir, essayer de comprendre.