Les Dardenne collent à la peau d’Ahmed aux deux visages, celui d’un enfant et celui d’un terroriste.

La caméra suit un gamin tout bouclé, qui slalome rapidement dans les couloirs et les locaux d’une école de devoirs. Il est poursuivi par sa prof car il n’a pas dit au revoir. Rejoint, in extremis, il accepte de la saluer mais refuse de lui serrer la main. "Un vrai musulman ne peut pas toucher la main d’une femme", dit-il.

Rosetta la guerrière, Ahmed le combattant

C’est un début chahuté, qui en rappelle d’autres, celui de Rosetta, celui du Fils. Dès les premiers instants, les premiers plans du Jeune Ahmed, les Dardenne affichent un retour à leurs fondamentaux. Avec le temps, au fil des films, leur cadre s’est élargi, leur cinéma s’est glamourisé. Avec Le jeune Ahmed, les Dardenne se sont, en somme, auto-radicalisés : retour à un prénom, à un cadre serré, à des acteurs inconnus, à une approche physique. Même le traditionnel caméo de leur porte-bonheur Olivier Gourmet a disparu.

Ahmed, 13-14 ans, s’est fait laver le cerveau par un imam qui prêche le djihad. Pas à la mosquée, dans son arrière-boutique, littéralement. Le barbu enrage de l’initiative d’une enseignante, qui entend organiser un cours d’arabe usuel, pas l’arabe classique du Coran. Ahmed prend les propos haineux du religieux comme paroles du Prophète et croit aller au-devant de la volonté d’Allah en s’en allant poignarder celle qu’il appelle l’apostat. Et de se retrouver en IPPJ, puis dans une ferme associée à un programme de réinsertion.

Ne pas lâcher le personnage

On connaît le dogme du cinéma des Dardenne : se mettre, dès la première seconde, dans le sillage d’un personnage et ne plus le lâcher, n’avoir que son point de vue en temps direct. Pas de flash-back, pas de mise en contexte. Comment Ahmed est-il tombé sous l’influence de cet imam ? Qu’est devenu son père ? Son frère l’a-t-il entraîné ? Qui est ce cousin tué en Syrie ? Le spectateur glane des éléments par-ci par-là, pas forcément signifiants, pas manipulateurs non plus.

Ainsi, il ne s’agit pas d’entretenir l’ambiguïté sur les remords d’Ahmed. Sa duplicité ne fait aucun doute au point de voir disparaître la notion de temps. Le gamin ne vit pas en jours, en semaines, en mois, mais en prières et en ablutions ; elles imposent leur rythme à son existence. Il ne vit que pour la mission qu’il s’est, lui-même, imposée : éliminer cette femme, cette créature impure qui challenge sa foi, en voulant l’éloigner de son imam. Mme Inès lui est d’autant plus insupportable à ses yeux, qu’elle s’est toujours tenue à ses côtés. Quand sa mère lui demande pourquoi il ne veut pas retourner à la ferme, il lui répond : parce qu’ils sont gentils avec moi. Ce serait tellement plus commode de haïr les mécréants s’ils étaient méchants.

Haletant et dérangeant

Le Jeune Ahmed n’est pas un film politiquement correct. On ne le recommandera pas dans les mosquées et les racistes de tous bords y trouveront matière à alimenter leur haine de la population maghrébine.

Toutefois, l’islam pourrait n’être qu’un prétexte pour parler de l’adolescence, de cet âge où l’on cherche sa voie, du sens, un idéal où il suffit d’une rencontre pour se battre pour le climat, vouloir la dictature du prolétariat, ou prendre les armes à Rakka. Avec son visage poupon, sa voix mal assurée, ce gamin est touchant comme ce veau que le fermier lui apprend à manipuler pour le faire passer d’un enclos à l’autre. Il a encore tellement l’air d’un enfant, comment pourrait-il comprendre la gravité de ses actes ? Pourtant, quelques semaines ont suffi pour le transformer en bloc de haine froide, au point de geler la montée de ses hormones, enfin presque.

Les Dardenne regardent notre temps frontalement, s’interrogent avec angoisse sur la possibilité de déradicaliser, filment avec une sécheresse haletante et ne s’embarrassent pas de bien-pensance. Cela produit un film assez dérangeant, notamment sur la foi qui fait couler davantage de sang qu’elle ne soulève de montagnes.


Le jeune Ahmed Drame radical De Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne Image Benoît Dervaux Montage Marie-Hélène Dozo Avec Idir Ben Addi, Olivier Bonnaud, Myriem Akheddiou Durée 1h24.

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