Cinéma Entretien

Sam Garbarski fait partie des dix réalisateurs qui viennent d’être mis en avant dans l’ouvrage de promotion du cinéma belge "10/10". Il y dénote : à 62 ans, peut-on vraiment le rattacher à la "nouvelle" génération de cinéastes des années 2000. Oui, si l’on considère que son premier film, "Le Tango des Rashevski", date bien de 2003 - auparavant, il fut président pendant trente ans d’une agence publicitaire. Après "Irina Palm", "Quartier Lointain" le voit, en outre, adapter un récit où il est question d’une inattendue cure de jouvence.

Comment avez-vous découvert la bande dessinée de Jirô Taniguchi ?

C’était pendantla production du "Tango des Rashevski". C’est Philippe Blasband, scénariste, qui m’a offert "Quartier Lointain" en me disant : "Tu auras sûrement envie d’en faire un film." Et je l’ai effectivement dévorée. Philippe avait pressenti tout ce qui s’est passé après.

Qu’est-ce qui vous a accroché ?

Au départ, c’est le fait que c’est une histoire se passant à l’autre bout du monde, dans une culture différente de la mienne et parlant de quelque chose qui m’est étranger - la disparition du père. Le poète Amos Oz disait : "Un bon lecteur cherche dans une histoire les traces de sa biographie." Là, j’étais confronté à une histoire qui n’est pas du tout la mienne, mais pourtant, elle me parlait, elle me touchait. J’en ai parlé à ma productrice, Diana Elbaum, qui, elle aussi, trouvait que ça m’irait bien. Ensuite, on s’est rendu compte que ce récit, malgré son ancrage culturel très fort, était en fait porteur de valeurs universelles.

Le nœud, le fond de l’histoire, comme vous le dites, a une dimension universelle.

On a tous cette frustration de n’avoir pas exprimé certaines choses à ses parents. Surtout dans la génération d’après-guerre, parce qu’à l’époque, les parents parlaient peu d’eux-mêmes ou du passé. Les enfants n’osaient pas poser de question sur les aspects intimes. Ce qui était lié à la guerre était tabou.

Vous êtes-vous posé les mêmes questions que Thomas ?

"Et si j’avais fait autrement ?", on se l’est tous posée au moins une fois. Mais pourrait-on changer grand-chose ? Ferait-on vraiment les choses différemment ? Parce que ce faisant, on risquerait aussi de modifier le reste de notre vie. Et prendrait-on le risque de ne pas rencontrer sa femme, ses enfants, ses amis ? Quand on lui pose la question, Taniguchi parle plus de ce qu’il dirait à la jeune fille que de sa relation avec ses parents. C’est mignon. Mais il est pourtant très heureux avec sa femme. Donc Je ne prendrais pas le risque de bouleverser ma vie.

Le récit pourrait-il être un simple rêve ?

Bien sûr. Cela pourrait être une espèce de séance d’autopsychanalyse. On insiste un peu plus que Taniguchi là-dessus en faisant de Thomas un artiste. Au lieu de répéter le même schéma que son père, peut-être est-il en train d’imaginer le récit de son prochain album comme un exutoire. Ce n’est peut-être "que" ça l’histoire du film.

Laura, la jeune fille, est plus mature que dans la BD de Taniguchi.

Cela tient à la comédienne elle-même. Quand nous avons fait le casting, nous nous sommes arrêtés sur elle, tout simplement parce qu’elle a un talent fou pour son âge. Elle n’aurait pas pu jouer la retenue. Cela ne change pas l’histoire, mais nous avons adapté le scénario à sa personnalité. Au final, cela la rend plus intéressante.

Est-ce important de laisser cette marge de manœuvre aux comédiens ?

Je le fais exprès. Je suis très méticuleux en termes de préparation. Ce qui me permet ensuite d’improviser ou de me laisser porter par les aléas du tournage. J’ai eu le bonheur un jour de déjeuner avec Bertolucci qui m’a dit : "Quand je tourne, je laisse toutes les portes et les fenêtres ouvertes." J’aime bien pour cette raison des comédiens avec de la personnalité. Je sais ce que je veux, mais j’aime bien avoir ce répondant et être surpris.

Depuis le “Tango”, avez-vous trouvé Jonathan Zaccaï changé comme comédien ?

Il a mûri comme un bon vin. Il a encore plus de bouteille. Il fait certaines choses plus facilement qu’à l’époque du "Tango " S’il n’est pas convaincu, s’il ne comprend pas la raison de ce qu’on lui demande de jouer, il ne le fera pas bien. Ici, en plus, il est dans un rôle pas facile pour lui, qui est si extraverti, si exubérant. C’était intéressant pour lui, et j’aimais bien le tenir en laisse. J’ai fait la même chose avec ma fille, dans le rôle de la barmaid. C’est très intéressant de contenir un comédien qui a tant à donner. On sent une énergie retenue. La source d’énergie qui bouillonne à l’intérieur de Jonathan était idéale pour suggérer le secret que porte cet homme.