Qui est le génie ? L’écrivain ou son éditeur qui bataille, phrase après phrase, pour dégager la spécificité du manuscrit

J’ai apporté mon nouveau livre.

Où est-il ? Montre-le.

L’écrivain adresse un petit signe, trois coursiers entrent alors dans le bureau de l’éditeur Maxwell Perkins, portant chacun une énorme caisse remplie de milliers de pages manuscrites.

On prend alors la mesure du travail dantesque et anonyme réalisé par certains éditeurs. Qui est le "Genius" dans cette histoire vraie ? L’auteur de "Look Homeward" (L’ange exilé) ou son éditeur qui, tel un chercheur de pierres précieuses, a vu le diamant brut, là où ses collègues n’ont vu qu’un caillaou. Ensuite, il l’a patiemment poli afin de mettre un bijou dans les mains du lecteur.

Ce travail vaut bien un film même si, forcément, cette contribution littéraire est difficile à visualiser. Michael Grandage s’emploie à trouver des images pour en dessiner les contours. Les trois caisses de pages raturées deviendront 5000 feuillets dactylographiés, de quoi visualiser le travail à accomplir pour faire fondre cette masse et obtenir un ouvrage aux dimensions acceptables.

Editeur - Editing! Comment ne pas voir dans le rôle de l’éditeur, un rôle comparable à celui du monteur au cinéma. Tous deux aident l’auteur à couper tout en gardant un œil frais sur le matériau. Phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, ils bataillent pour élaguer, dégager la spécificité de l’œuvre.

Ce travail n’est pas sans risque, celui de formater, de déformer. La encore, Michael Grandage trouve une métaphore, celle du jazz ou le thème est successivement transformé par chaque musicien. Autre dimension, plus classique, c’est le lien qui intense les deux individus, il n’y a plus que le livre en gestation qui compte dans leurs vies.

Michael Grandage raconte le destin de l’écrivain américain Thomas Wolfe - rien à voir avec l’auteur du "Bucher des vanités" - et de son éditeur Maxwell Perkins. Celui-ci était une célébrité dans le milieu, il avait lancé Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway avant de découvrir Thomas Wolfe, rejeté par les autres maisons d’édition. "Genius" est l’histoire d’une grande amitié, affirme l’affiche. Pas sûr qu’il s’agisse vraiment d’amitié. Plutôt un cocktail complexe d’amour de la littérature, de filiation contrariée, de gratitude, de compétence professionnelle, de générosité et d’autres choses encore.

Jude Law, comme l’écrivain qu’il incarne, a souvent du mal à savoir quand s’arrêter alors que Colin Firth est la sobriété. Il parvient même à ne pas être ridicule alors qu’il ne quitte jamais son chapeau, ni au bureau, ni au restaurant, ni dans son fauteuil à la maison. A tel point que la question devient obsédante : est-il chauve et complexé ? Non, juste une idée du réalisateur pour arracher une larme au spectateur. Là, on ne dit que Michael Grandage a des qualités, mais pas la classe requise par le sujet.


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Réalisateur : Michael Grandage. Avec Colin Firth, Jude Law, N. Kidman…1h44.