Laissez venir au père Preynat les petits enfants. Trente ans plus tard, ils sont toujours meurtris.

Dix-huitième long métrage et pourtant, François Ozon continue de surprendre. Le voici, cette fois, en réalisateur d’un film dossier sur un sujet d’actualité.

Terre et ciel

Melvil Poupaud incarne Alexandre, un grand bourgeois, père de cinq enfants scolarisés chez les lazaristes, qui emmène sa famille à la messe tous les dimanches. Cet homme aux convictions catholiques profondes voit brutalement son passé remonter à la surface en découvrant que le père Preynat officie toujours. Ce prêtre dont il a subi les attouchements quand il avait 8-10 ans, durant des camps scouts. Enfoui au plus profond pendant des décennies, ce trauma a fini par remonter et le pousser à entamer une procédure auprès de l’Église. Celle-ci le reçoit, recueille son témoignage avec bienveillance, organise une rencontre avec le prêtre qui reconnaît les faits et l’amène devant le Cardinal Barbarin qui lui demande de pardonner.

Mais pas question pour ce père de famille d’accepter l’omerta, d’envoyer d’autres enfants dans la gueule du loup. Car chaque fois que les agressions sexuelles du père Preynat furent rapportées à sa hiérarchie, celui-ci s’est contenté de le changer d’endroit.

Alexandre remue le ciel jusqu’au pape dans l’indifférence. Alors, dégoûté, il remue la terre en déposant plainte, sachant pertinemment qu’elle sera classée, pour cause de prescription. Mais un inspecteur empoigne le dossier et se met à la recherche d’un témoin "non prescrit". Un autre récit se met en route, une autre victime entre en scène.


Un film en empathie

Ce film ne raconte pas l’enquête d’un policier sur les agissements du père Preynat et du Cardinal Barbarin. Il ne raconte pas, non plus, l’enquête d’un journaliste sur la pédophilie au sein de l’Église et la stratégie des autorités catholiques qui consiste à étouffer les scandales et couvrir les criminels.

C’est François Ozon qui mène l’enquête sur les victimes, sur les dégâts immarcescibles - personnalité perturbée, famille brisée, sexualité déréglée - occasionnés à ces trois gamins agressés, violés alors qu’ils n’avaient pas 10 ans. Un traumatisme si profond qu’il leur faudra des dizaines d’années pour en parler.

François Ozon est en empathie avec les victimes. Il confie à de grands acteurs le soin de les incarner dans leur processus de reconstruction à travers la constitution de "La Parole libérée" qui rassemble les victimes du père Preynat.

Il en résulte un film subtil, pudique, poignant, qui donne la mesure des souffrances, des dommages irréparables tout en montrant une Église qui ne manifeste pas de commisération, n’envisage aucune réparation. Bien au contraire, son unique préoccupation est de protéger sa réputation en utilisant son réseau. Et quand le scandale éclate à Lyon, comme aux États-Unis, en Allemagne, en Australie, au Chili, etc, L’Église joue la montre. "Grâce à Dieu, les faits sont prescrits" comme l’a si bien résumé, le Cardinal Barbarin.

Le chef-d’œuvre d’Ozon

On devrait sortir de ce film en colère contre le Pape, les cardinaux, les évêques, qui dévoient la parole du Christ, manquent à leur devoir le plus sacré en livrant, consciemment, des enfants à des pervers. Eh bien, non. On en sort bouleversé par ces enfants qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, certains se croyaient même l’élu d’un prêtre charismatique. On en sort fasciné aussi par le pouvoir de la parole qui allège la souffrance intérieure et tisse des solidarités. On en sort émerveillé par le talent de François Ozon, par la structure audacieuse de son récit, par l’excellence de sa direction d’acteurs, par la fluidité de sa mise en scène et surtout l’humanité de son regard. Il vient de réaliser son meilleur film.

Grâce à Dieu Drame De François Ozon Scénario François Ozon Avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca Durée 2h 17.

© IPM